Magazine, Vol. 3: Passage au numérique
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« Quand je pense aux chevaux de Troie gouvernementaux, je dors pas moins bien la nuit »

Messe © Max Dauven

L’État qui s’organise sans support papier

 

Le monde se numérise et par la même, l’État et l’administration. Tandis que dans des pays d’Asie du Sud-Est la gouvernance électronique appartient déjà au quotidien, beaucoup d’États, dont, par exemple, l’Allemagne, sont à la traine. Dans cette interview pour 42-magazine, Prof. Dr. Wolfgang Drechsler de l’Université de Technologie de Tallinn explique la réalité de la crainte face à «l’homme de verre », pourquoi la gouvernance électronique est déterminante pour l’Union européenne, et les raisons pour lesquelles il considère l’e-santé comme judicieuse.

Monsieur le professeur Drechsler : Mettons que l’État s’organise sans support papier, qu’il ne nous reste plus qu’une carte dans le porte-monnaie, avec laquelle on collecte des points de fidélité au supermarché et qui remplace aussi bien la carte d’identité. Pendant les élections, personne n’a plus besoin de sortir de chez soi, il suffit d’ouvrir son ordinateur portable, et la déclaration d’impôts ne se fait plus qu’en ligne. Sommes-nous encore loin d’une telle forme de gouvernance électronique en Europe ?   

Les pays qui considèrent la gouvernance électronique, c’est-à-dire la numérisation de l’État et de l’administration effective, comme une priorité, et qui disposent de l’expertise technique requise, auront probablement besoin d’un à deux ans pour parvenir à une conversion avoisinant les 100 pourcents. Pour l’Allemagne, je prévois cinq à dix ans.

Comment expliquez-vous ce développement à plusieurs vitesses ?

L’Allemagne ne priorise pas particulièrement la numérisation. En Allemagne, nous avons beaucoup de conseils, de comités consultatifs, ou de discours qui se penchent sur ce sujet : il y en a à foison. Mais la conversion se fait au ralenti. Ce retard a aussi un rapport avec l’histoire allemande et l’environnement politique et social actuel qui est très attentif à la sécurité, à la prévisibilité et à la fiabilité, et laisse peu de place à l’expérimentation ou à la souplesse même s’il y a, bien entendu, des contre-exemples.

Diriez-vous qu’en Allemagne, l’échec d’une telle conversion est à imputer davantage à un manque de volonté politique qu’à des prérequis techniques ?  

C’est évident. Et non seulement la volonté politique manque, mais aussi la volonté sociale.

La « protection des données » est un mot clé : la population allemande est-elle plus sceptique face à la gouvernance électronique que d’autres pays européens ?

On peut certainement en juger ainsi ; c’est ce que montrent jusqu’ici presque toutes les études empiriques. Ce scepticisme existe d’ailleurs dans presque tous les camps politiques. Naturellement cela s’explique, comme déjà mentionné, par l’expérience historique en Allemagne, par une grande méfiance vis-à-vis de l’État. La plupart des Allemands considèrent l’État comme compétent, mais à terme aussi comme potentiellement dangereux. À cela s’ajoute une culture juridique et légale très marquée, qu’on ne trouve, dans une forme semblable, plus que très rarement. Pour les juges et les tribunaux, le progrès technique n’est pas particulièrement important. Dans le débat public, des voix s’élèvent, disant : nous aimerions bien avoir tous nos droits, toutes nos garanties, mais aussi le confort du monde numérisé. On peut certes demander les deux en même temps, mais pas les avoir, du moins pas si facilement. La numérisation est comme la sécurité intérieure, elle a un prix.

En Allemagne donc, le côté juridique cause plus de difficultés que le côté technique…  

Sans doute. La compétence purement technique en Allemagne n’est peut-être pas au premier rang mondial, mais elle est tout de même très bonne. Mettre en place une signature numérique, une collaboration numérique, une administration numérisée dans son ensemble et avec cela, in fine, éventuellement aussi une transformation de l’économie, de la société et de la politique en Allemagne (que l’on retrouve à l’échelle mondiale d’ailleurs moins souvent que l’on suppose) : d’un point de vue technique, ça ne poserait aucun problème.

 

« Il est certainement vrai que la numérisation offre un accès plus large à la réalité sociale et politique aux personnes expérimentées dans le numérique »

 

Tout le monde n’a pas la même facilité d’accès aux technologies d’information et de communication. Comment évaluez-vous le danger que des parties de la population soient exclues, par exemple les personnes âgées ?

L’âge et la pauvreté sont moins problématiques que ce qu’on pourrait penser. D’après la plupart des études, justement à l’échelle mondiale, il n’y a pas de liens entre le revenu ou le statut social et le temps passé en ligne, en tout cas pas de liens directs. Se pose par contre la question de ce qu’on fait en ligne, si on trie des confiseries ou si on s’informe. Cependant le fossé numérique – c’est-à-dire l’accès inégal aux technologies de l’information et de la communication pour des parties de la population – est bien sûr réel ; aujourd’hui, le problème est encore souvent réglé par des alternatives analogiques qui sont envisagées comme une sorte de droit civique, comme par exemple en Estonie où la chancelière est aussi médiatrice. Il est certainement vrai que la numérisation offre un accès plus large à la réalité sociale et politique aux personnes expérimentées dans le numérique.

On retrouve constamment dans le débat une menace latente, celle de « l’homme de verre », de même que celle « des chevaux de Troie gouvernementaux ». À quel point pensez-vous que ces dangers sont réels ?

Quand je pense aux chevaux de Troie gouvernementaux, je n’en dors pas moins bien la nuit par peur. En ce qui concerne l’homme de verre, c’est-à-dire la version complètement transparente de l’être humain moderne, résultant de la perte de la souveraineté sur ses propres données, incluant ses habitudes, ses intérêts et ses penchants, qui d’ordinaire représentent, à raison, le noyau de la sphère privée, la question du danger est moins une question purement étatique, qu’avant tout une question économique – et je pense qu’il aurait fallu s’y prendre plus tôt: on doit partir du principe qu’il n’y a pas d’activités privées en ligne. En fait, on le sait, mais on est encore plus souvent paresseux que responsables en ce qui concerne la sphère privée. Dans cette mesure, la problématique de l’homme de verre est réelle. Ici se pose alors la question de la confiance en l’État, et il y a trop souvent un manque de nuance entre l’absence de peur et la confiance en une administration compétente, et pourrait-on dire, loyale. La première attitude signifie : je fais confiance à l’État et à la bureaucratie. Certes, ils détiennent mes données, mais je sais qu’ils s’en servent de manière responsable et agissent dans mon intérêt. L’autre attitude signifie : je ne suis même pas sûr qu’ils veulent le meilleur pour moi, mais je n’ai pas peur de ces petits bonshommes et l’appareil étatique ne représente pas de menace ou de danger pour moi. On retrouve souvent cette dernière dans les très petits pays, où l’on ressent moins la différence entre « ceux de là-haut » et « nous ».

Les réserves plus ou moins prononcées des différents pays européens semblent être un des points décisifs, qui expliquent en partie que ceux-ci ne soient pas très en avance dans la mise en place de la gouvernance électronique.

Quand vous dites « en avance », vous considérez la technologisation comme un processus naturel. Les États avec la meilleure gouvernance électronique se caractérisent pourtant, à mon avis, par une évaluation du degré de technologisation souhaité : en cela donc qu’ils n’appliquent pas tout ce qui est faisable du point de vue technologique, mais qu’ils évaluent d’abord ce qui est souhaitable. En d’autres termes : La clé du succès ne semble pas être l’adoption de ce qui est communément accepté dans les progrès technologiques, mais de ce qui relève d’un enjeu, en principe positif, et orienté vers le développement et l’avenir. Les interminables considérations en Allemagne pourraient, elles, décrocher un record mondial et ne sont plus adapté à l’urgence de telles réflexions.

Quels pays européens considérez-vous comme des modèles pour la mise en place de la gouvernance électronique ?

Cela dépend de si je juge la mise en œuvre purement technique ou si je donne priorité à une évaluation minutieuse. Dans l’ensemble je dirais que les pays meneurs en Europe, quoique sous différents aspects, sont la Finlande, le Danemark, l’Estonie et d’une certaine manière l’Angleterre aussi, bien que la Finlande ait justement du succès parce qu’elle s’appuie sur la technologie plutôt que de se reposer dessus.

Comment les autres pays européens peuvent-ils s’inspirer de ces quatre-là ?

Si le jugement sur la numérisation du gouvernement et de l’administration est aussi fortement socialement conditionné qu’il parait, il serait judicieux de ne pas adopter directement les modèles ou solutions individuelles d’autres États, mais plutôt d’apprendre d’eux : qu’ont-ils réussi à faire ? Que voulons-nous ? Est-ce qu’on a besoin de ça chez nous et est-ce qu’on peut l’intégrer ? Cette sélection et cette adaptation sont importantes, comme toujours dans les réformes administratives. Ce qui caractérise les pays qui réussissent, c’est qu’ils priorisent particulièrement la numérisation au niveau gouvernemental. Ils ne font pas que parler, ils savent aussi appliquer. Cela parait cliché, mais c’est vraiment le cas. En outre il est important qu’un projet général de réforme administrative centré sur l’utilisateur, c’est-à-dire le citoyen, soit ajouté à ces mesures. Cela apporte relativement peu si l’on se contente de numériser. D’ailleurs la numérisation provoque davantage une amélioration de l’action administrative qu’une réduction du service public, ce qui, quand on pense à la création d’une « Public Value », et qu’on ne s’attache pas trop aux modèles néolibéraux, n’est pas du tout une mauvaise chose.

Regardons au-delà de l’Europe. Quels pays sont mondialement précurseurs dans la mise en place de la gouvernance électronique ?

Quand on me demande quels sont les grands défis de notre époque, j’en cite toujours deux : le premier, c’est la numérisation, l’autre, c’est la montée en puissance de l’Asie.  Notre monde se déplace, dans tous les domaines, de plus en plus vers l’Asie de l’Est et du Sud-Est, ainsi que vers l’Asie du Sud. C’est, déjà rien qu’au niveau de la population, le centre du monde. Le pays leader en gouvernance électronique est, à mon avis — et la plupart des classements me donnent raison— Singapour, le deuxième probablement la Corée du Sud. En Europe, il n’y a aucun pays qui puisse faire le poids face à Singapour, parce que Singapour dispose d’une administration très compétente, particulièrement focalisée sur les citoyens, et en cela également légitimée, qui a le mandat et la capacité d’imposer la numérisation là où elle est jugée judicieuse. L’Asie montre cependant aussi à quoi peut ressembler la gouvernance électronique quand elle sert en premier lieu le gouvernement ; postuler simplement que la gouvernance électronique doit servir les citoyens et citoyennes, c’est passer à côté du phénomène.

 

« La numérisation est toujours ambivalente, comme d’ailleurs toute mécanisation »

 

La Chine, avec ses possibilités de reconnaissance faciale et son système de crédit social, utilisés dans un but de contrôle de la société, fait-elle office d’exemple dissuasif pour les sociétés occidentales ?

La numérisation est toujours ambivalente, comme d’ailleurs toute mécanisation. Il y a une belle comparaison qui illustre cela : la gouvernance électronique est comme le GMS, c’est-à-dire le glutamate monosodique. C’est une substance qu’ajoutent parfois les restaurants, notamment chinois, à la nourriture, qui ne change pas les saveurs, mais qui intensifie celles déjà présentes. On peut reporter ce phénomène à la gouvernance électronique : Quand on met en place une gouvernance électronique, on observe un renforcement des tendances politiques et sociales préexistantes. La gouvernance électronique ne signifie pas automatiquement que la société est démocratisée ou libéralisée – c’est ce que nous avons cru quand le phénomène a gagné en importance, mais ce n’est pas le cas. Et nous ne savons pas encore si la blockchain pourra changer cela. Un système oppressif devient plus oppressif encore, parce qu’il améliore ses moyens de répression. Et un régime déjà libéral ou plus ouvert, dans lequel la libéralité et l’ouverture d’esprit sont de toute façon des priorités, devient encore plus libéral et ouvert. Si vous avez des élections en ligne et un système réellement démocratique, vous pourrez atteindre plus de gens – même si ce ne sera pas sans un changement de l’électorat, ce qui peut être un problème, si cela fausse les résultats. Mais si vous n’avez que des pseudos-élections, le dirigeant en question peut tout simplement dire « aujourd’hui je voudrais bien 97,5, non, 98,2 pourcents » et effectivement les obtenir. Même pas besoin de contrefaire des petits papiers. Vous n’avez qu’à prévenir deux trois ingénieurs en technologies de l’information, et vous aurez le résultat électoral que vous voulez. Ainsi la gouvernance électronique renforce-t-elle des tendances déjà existantes. Elle améliore ce qui, du point de vue des Allemands, est en principe bon, et aggrave le mauvais.

Vous venez d’aborder la question du vote en ligne et la possibilité de manipulation. Dans quels domaines est-il le plus facile d’instaurer la gouvernance électronique ?

À mon avis, la prestation de services fonctionne beaucoup mieux que la participation ou la démocratie électronique qui, par exemple, ont des problèmes avec la fracture numérique. Mais afficher, sur une application ou à un arrêt de bus, quand le prochain bus arrive plutôt que quand il est censé arriver, c’est faisable et les gens le réclament à juste titre. Le concept de démarches administratives n’est certes pas moyenâgeux, mais il appartient à la fin du 20ème siècle. La mise en avant des services numériques est donc très proche. En outre, la légitimité de l’État, qui est également extrêmement importante pour nous, dépend essentiellement de l’expérience administrative personnelle, surtout dans des temps relativement paisibles. Cela signifie que plus les gens perçoivent positivement l’administration, plus ils plaident en faveur de l’ordre démocratique libéral.

 

« Quand on me demande quels sont les grands défis de notre époque, j’en cite toujours deux : le premier, c’est la numérisation, l’autre, c’est la montée en puissance de l’Asie »

 

À part les services numériques, ou « Digital Services », quelles applications potentielles jugez-vous pertinentes ?

L’e-santé est controversée, mais très utile : le transfert de la santé publique vers le numérique. Que vous puissiez, lorsque vous attendez votre tour chez le médecin, simplement sortir et recevoir une notification Whatsapp automatique quand il n’y a plus que trois personnes avant vous, cela devrait tout de même être normal en 2018. Techniquement, cela marche déjà depuis de nombreuses années. Plus important encore, par exemple, la sauvegarde numérique de tous les dossiers médicaux est utile. Si le médecin d’urgence peut consulter tout de suite dans l’ambulance votre historique médical, il pourra bien mieux vous aider. Une certaine transparence de la santé est donc dans l’intérêt personnel. La numérisation n’est ici pas seulement efficace, comme pour la salle d’attente, mais médicalement nécessaire.

Néanmoins, il y a aussi des préoccupations au sujet de la mise en place de l’e-santé dans certains pays. Pouvez-vous comprendre cela ?

Il est tout à fait compréhensible qu’il y ait des réticences dans un pays comme l’Allemagne et que les gens sachent que, fut un temps, beaucoup de gens ont été tués à cause de leurs dossiers médicaux, ou bien plus tard et de manière moins dramatique, ont été licenciés ou n’ont même pas été embauchés à cause de cela. En Estonie, à l’inverse, les gens n’y prêtent aucune importance. Que la mise en place de l’e-santé dans des pays comme l’Allemagne soit plus difficile, est une chose à savoir, et si un travail de persuasion ne peut rien y changer, il faudra finir par l’accepter. Mais avec l’e-santé, la santé des gens progresse et s’améliore vraiment grâce aux systèmes de santé électroniques.

Sur les questions de gouvernance électronique, l’Europe apparaît comme une Europe à plusieurs vitesses. En quoi est-ce problématique et quelles en sont les conséquences ?

Cela dépend d’une part de si on veut une Europe vraiment unie et égalitaire, ou si on pense que c’est dans la diversité de notre merveilleux patchwork que réside en fait la force de l’Europe. Les différentes vitesses proviennent de différentes expériences, mais pas seulement. Il est relativement difficile, et pas vraiment légitime, de prescrire une nouvelle attitude à un autre pays, alors que l’ancienne est solidement ancrée et ne change simplement pas. D’un autre côté, il y a aussi des blocages à cause de traditions administratives qui n’ont pas de sens aujourd’hui, à cause d’un manque d’information, et d’une volonté politique trop faible. Cela dépend alors aussi de la compétence et de l’orientation vers l’avenir du dirigeant politique. Et dans ce cas, on peut et on devrait certainement faire quelque chose. C’est aussi une priorité de l’UE et c’est pour cela que nous avons le vice-président Andrus Ansip et deux autres commissaires européens qui ne s’occupent quasiment que de la numérisation dans toute l’Europe.

Pourquoi ce sujet est-il si important pour l’Europe ?

Outre la possibilité de renforcer l’européanisation à travers la numérisation, c’est parce qu’on est arrivés à la conclusion que l’Europe doit faire attention, d’une part, à ne pas dépendre économiquement de l’Amérique et, d’autre part, à ne pas être rattrapée par l’Asie de l’Est. C’est l’objectif de la politique générale européenne depuis 2000, depuis la stratégie de Lisbonne. Et à notre époque, c’est fortement lié à la numérisation. Le modèle social européen repose sur une supériorité économique de l’Europe. Nous devons gagner plus d’argent que ce qui devrait nous revenir au niveau mondial, afin de financer notre modèle social. C’est pourquoi nous devons être au premier rang quand il est question du paradigme techno-économique de notre époque, c’est-à-dire les technologies de l’information et de la communication. Il paraît donc évident que c’est une priorité globale pour l’Europe. Dans ce contexte, un retard extrême d’une partie de l’Europe serait sûrement un réel problème à plusieurs niveaux, notamment en termes de compétitivité économique. Celle-ci est en effet déterminante pour la légitimité de l’UE.

Interview : Vera Szybalski

Traduction : Alwina Najem-Meyer

 

 

Wolfgang Drechsler est professeur en sciences politiques, spécialisé dans l’administration, la philosophie politique et l’innovation, à l’Université de Technologie de Tallinn (TalTech) en Estonie. Il est également associé et membre du conseil du Davis Center de l’Université d’Harvard.

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