Magazine, Vol. 4: Le tournant climatique
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« La géo-ingénierie solaire n’est pas une solution au réchauffement climatique »

Glacial, Icecap and Permafrost Melting XXXVI: Bellingshausen Base, King George Island, Antarctica, 2008. © Sayler/Morris

Géo-ingénierie : de l’espoir mais pas le remède

 

La géo-ingénierie solaire a l’ambition de modifier l’atmosphère de la planète afin d’augmenter sa capacité de réfléchissement des rayons solaires. Plutôt que d’atténuer les effets de serre, elle devrait parvenir à diminuer la quantité de lumière solaire qui pénètre l’atmosphère terrestre. Gernot Wagner, directeur du programme de Recherche en géo-ingénierie solaire d’Harvard, nous explique les principes fondamentaux, l’état actuel des recherches dans ce domaine, ainsi que les opportunités et risques pouvant découler de cette idée.

Professeur Wagner, en tant que co-directeur du programme de recherche en géo-ingénierie à Harvard, pouvez-vous nous dire exactement à quoi vous vous  ingéniez  ?

Idéalement, nous nous ingénions à concevoir une politique environnementale sensée, dès maintenant. Plus précisément, notre recherche sur la géo-ingénierie solaire aspire à rendre possible la conception d’un pare-soleil artificiel pour la planète. Concrètement, la question est de savoir comment réfléchir une petite quantité de lumière solaire vers l’espace afin de refroidir la planète.

Comment cela fonctionne-t-il ?

Il y a plusieurs façons d’augmenter la capacité réfléchissante de la planète. Pourquoi s’habille-t-on plutôt en blanc l’été et en noir l’hiver ? C’est parce que le blanc réfléchit la lumière et que le noir l’absorbe. Porter un vêtement blanc l’été vous permet de vous refroidir : c’est un principe de base. C’est la même idée à plus grande échelle, si l’on peint les toitures en blanc, même si elle reste locale.

Comment appliquer ce principe à la planète entière ?

Idéalement, nous aimerions parvenir à diminuer uniformément et globalement la chaleur du soleil. La méthode que l’on retrouve le plus dans les discussions à ce sujet implique des substances appelées aérosols stratosphériques. L’idée serait d’introduire ces particules fines réfléchissantes dans les couches basses de l’atmosphère afin de réfléchir une petite partie de la lumière du soleil vers l’espace. L’analogie la plus parlante est celle des volcans. En 1992, un an après que le Mont Pinatubo a fait éruption aux Philippines, les températures moyennes dans le monde ont baissé de 0,5°C, en raison de la présence d’aérosols sulfatés dans la stratosphère. Ces aérosols finissant par retomber après dix-huit mois, les températures mondiales étaient revenues à leurs valeurs d’avant l’éruption en 1993. Bien sûr, il faut prendre cet exemple comme une analogie, ni plus ni moins. La géo-ingénierie solaire ne cherche pas à provoquer des éruptions volcaniques artificielles. Il s’agirait plutôt de concevoir des avions spéciaux qui diffuseraient ces particules de matière dans la couche inférieure de la stratosphère.

« La géo-ingénierie solaire ne constitue pas la réponse au problème » 

 

Par conséquent, cette idée implique un travail continu et régulier sur le long terme, puisque ces substances ont une durée d’effectivité limitée ?

Oui, en effet. Il y a également un autre facteur à prendre en compte. Il se trouve que les coûts directs de l’ingénierie permettant d’introduire les particules dans la stratosphère sont extrêmement bas. D’après une estimation sommaire, on a besoin de moins de 10 milliards de dollars par an pour arriver au même résultat que celui de l’éruption du Mont Pinatubo : une diminution de 0,5°C de la température mondiale.

En fait, la géo-ingénierie fonctionne à l’inverse des efforts pour atténuer les effets des émissions carbone. L’atténuation des facteurs du réchauffement climatique implique un effort colossal de coordination mondiale, pérenne et coûteuse. Ces facteurs appellent une solution parfaite à un problème mondial. En comparaison, la géo-ingénierie solaire est souvent décrite comme “rapide, pas chère et imparfaite.” Ce dernier terme est important, puisque nos solutions ne portent pas sur les causes primaires.

Ce n’est donc pas une solution face au réchauffement climatique ?

Non, pas du tout. Voyons cela comme une métaphore médicale. Tout le monde sait qu’il faut pratiquer une activité physique régulière et manger équilibré. Manger du brocoli, courir cinq kilomètres tous les matins. Mais tout le monde sait aussi que ce ne sont pas les habitudes de la plupart des gens. Imaginons un patient septuagénaire en surcharge pondérale, chez un cardiologue. Ce patient obèse est la Terre et la question est : que faire ? Bien sûr, le docteur préconisera un régime et de l’exercice physique. Mais à ce stade, ce qui augmentera l’espérance de vie du patient, ce sera plutôt une prescription de statines pour baisser son taux de cholestérol et ainsi diminuer le risque d’une crise cardiaque. La logique de la géo-ingénierie solaire est similaire. On ne prétend pas se substituer aux régimes, aux activités physiques ou, ici, à la réduction des émissions de carbone. La géo-ingénierie solaire n’est pas une solution au réchauffement climatique. Elle ne peut que nous accorder un délai supplémentaire et avoir quelques effets bénéfiques, rien de plus. Elle ne constitue pas la réponse au problème.

Si nous sommes incapables de mettre en place un accord mondial obligeant à réduire les émissions de carbone, un projet de géo-ingénierie pourrait-il fonctionner ?

Un élément de réponse, certes moins satisfaisant mais essentiel à prendre en compte dans notre monde gouverné par des politiques très imparfaites : il n’y a pas besoin d’une politique mondiale pour mettre en œuvre la géo-ingénierie solaire. L’idéal serait d’avoir une coordination mondiale, bien sûr, mais notre monde n’est pas un endroit idéal où seules la logique et la raison guident toute action. Ceci dit, pour revenir aux caractéristiques dont on a parlé : c’est rapide, pas cher et imparfait. La clé, c’est ce deuxième aspect, le coût. C’est tellement peu cher qu’on peut facilement imaginer un bon nombre de pays adopter cette technologie. On peut imaginer que ces technologies seront utilisées correctement sans un système parfait de gouvernance. Même si des accords mondiaux seraient désirables, ils ne sont pas nécessaires pour l’utilisation de cette technologie.

À une échelle locale, aux États-Unis par exemple, des efforts pourraient-ils avoir un impact sur le monde entier ?

Oui, c’est possible. Le climat est mondial. De même que l’émission d’une tonne de C02 n’importe où affecte le climat mondial, certaines formes de géo-ingénierie solaire peuvent avoir des répercussions dans le monde également. Ces effets sont bien plus puissants que pour les émissions de C02, en termes d’ordre de grandeur. Des centaines de milliers de tonnes d’aérosols sulfatés dans la stratosphère peuvent aider à compenser les effets de milliards de tonnes de C02 sur le réchauffement climatique. Le rapport de force est remarquable, pas au sens propre, mais en termes de pure puissance.

Qu’en est-il de l’avancement du programme de recherche en géo-ingénierie à Harvard ? Avez-vous fait des expériences en plein air ?

Pas encore, mais c’est effectivement ce vers quoi nous tendons. Nous avons désormais un financement pour un projet appelé SCoPEx (Stratospheric Controlled Perturbation Experiment), mené par Frank Keutsch, expert en chimie atmosphérique. Avec ses collègues, ils sont en train de concevoir une expérience à petite échelle dans laquelle ils feront flotter un ballon dans l’atmosphère afin de mesurer les effets concrets et réels.

Et si l’expérience échoue ?

Il ne s’agit pas d’essayer de changer la température. Même si des aérosols sulfatés étaient utilisés dans l’expérience, la quantité diffusée serait largement inférieure à ce que répand un avion de ligne en une minute. Quarante mille avions survolent chaque jour les États-Unis. Mais bien sûr, cette expérience a une portée symbolique beaucoup plus grande. Si l’aspect scientifique est important, une grande partie du débat porte sur la signification d’une telle expérience. Les titres de presse à sensations s’écrivent et disent ce qu’ils veulent. En attendant, nous ne savons pas quand – ni même si – cette expérience pourra réellement voir le jour, pour être honnête. Il y a des questions de gouvernance à prendre en compte, comme par exemple la mise en place d’un comité consultatif officiel et externe.

Combien de temps faudrait-il pour que cette technologie permette à la géo-ingénierie solaire de refroidir effectivement la planète ?

Dans un certain sens, elle existe déjà et est utilisée d’une façon pour le moins stupide, prématurée et incroyablement ignorante. Les volcans refroidissent l’atmosphère depuis toujours. Mais cette idée est quelque peu dangereuse. Beaucoup de travaux de recherche s’imposent, notamment dans le domaine des sciences sociales pour aboutir aux questions cruciales de la gouvernance. Mais, techniquement, pouvons-nous concevoir des avions capables de répandre des sulfates ? La réponse est oui. Est-ce désirable ? Il est probable que non. Personne ici dans notre équipe de recherche ne s’aventurerait pour l’instant à recommander leur utilisation.

« Bien sûr, l’idéal serait de faire une utilisation raisonnable et sensée de la géo-ingénierie » 

Pourquoi le lancement de cette technologie pourrait-il arriver plus tôt que voulu ?

Prenez un pays de taille moyenne particulièrement affecté par le réchauffement climatique, disons un pays tropical. Un énième ouragan « le plus violent du siècle » vient le frapper, pour la troisième fois en douze mois. Le conseil de sécurité national doit informer le président de l’existence d’une solution : « Nous ne sommes pas certains à cent pour cent que cet avion puisse diminuer l’intensité de l’ouragan, mais nous sommes en situation désespérée. Nous sommes prêts à tout tenter. » Voilà le scénario le plus probable. On ne sait pas s’il se réalisera dans dix, quinze ou vingt ans, mais sur le plan technique, il est en effet possible qu’un pays investisse dans un programme d’urgence. Ici, nous nous intéressons à la recherche parce que la technologie existe déjà, mais les ramifications sont encore inconnues, surtout dans un scénario catastrophe de déploiement accéléré. Bien sûr, l’idéal serait de faire une utilisation raisonnable et sensée de la géo-ingénierie. Il faut donc s’atteler à la recherche afin de comprendre ce qui nous permettrait de mettre tout cela en œuvre de façon responsable, et de déterminer si cette technologie est une bonne idée. Même si ce n’en est pas une, on ne peut exclure l’existence d’un acteur indésirable qui s’en emparerait.

Craignez-vous que vos travaux de recherche soient détournés par les lobbies des énergies fossiles afin de modifier l’opinion publique sur le réchauffement climatique ? Ils pourraient avancer qu’il n’est pas nécessaire de cesser l’exploitation des combustibles fossiles, si l’on est capable de refroidir la planète.

Vous venez de mettre le doigt sur l’une des principales craintes relatives à la géo-ingénierie solaire. On parle souvent de ce risque comme d’un « risque moral » et c’est l’une des raisons pour lesquelles de nombreux scientifiques se penchent sur le sujet. Pour étudier ce phénomène de « risque moral », pour étudier la gouvernance et toutes les questions qui sont au cœur du débat. Bien sûr, il faut être au point sur le plan de la technique, de l’ingénierie et de l’évaluation des risques, mais tout cela ne représente qu’un aspect de tout ce qui sera nécessaire. L’aspect social est tout aussi important et implique plus de débats publics et de projets de recherches que les questions strictement scientifiques et technologiques.

Dans le cas du risque moral, la grande question qui se pose est : le simple fait de parler de ce sujet peut-il dévoyer le besoin primordial de limiter les émissions de C02 ? Dans une certaine mesure, le jeu de vases communicants entre la géo-ingénierie solaire et la limitation des émissions est en fait raisonnable. Si votre docteur vous dit de pratiquer une activité physique pendant 30 minutes, mais qu’il vous dit aussi que vous pouvez prendre un comprimé anticholestérol tous les jours, vous pouvez raisonnablement vous permettre de ne pratiquer votre activité physique que pendant 29 minutes au lieu de 30. Bien sûr, le vrai problème est : personne ne fait de l’exercice 30 minutes par jour. Vous aurez peut-être quelques accros au sport qui eux s’entraîneront 60 minutes par jour. Eux, ce sont les écologistes, qui sont déjà en train de faire ce qu’il faut. Ils continueront de prêcher pour la taxe carbone, que ce soit à droite ou à gauche de l’échiquier, et voteront en conséquence. Le vrai problème est que la grande majorité d’entre nous ne pratique aucune activité physique, ou autrement dit, ne fait rien, ou peu, pour limiter les émissions de carbone. C’est un peu le problème classique du passager clandestin. Aucun de nous n’a la motivation de faire ce qu’il faut.

Mais la géo-ingénierie ne risque-t-elle pas d’accroître notre ignorance en matière de réchauffement climatique en amoindrissant sa menace ?

C’est possible, et l’inverse est possible aussi. Vous pouvez appeler cela le « risque moral inversé ». Il y a en effet encore trop de gens qui ne croient pas au réchauffement climatique. Mais encore une fois, le risque moral est réel. Dans un sens, les vases communicants sont toujours présents, et oui, ils peuvent aussi s’appliquer aux comportements. Si les chercheurs parlent de géo-ingénierie solaire, les compagnies du fossile s’empressent de dire qu’elles peuvent continuer à pomper puisque la technologie règlera le problème. Mais l’inverse peut également être vrai. Si vous parlez de géo-ingénierie à quelqu’un qui n’en avait jamais entendu parler, cette personne peut réagir en pensant qui si on en arrive à avoir des scientifiques qui développent ce genre de dispositifs technologiques, c’est qu’il y a après tout un vrai problème sur le plan climatique. La géo-ingénierie solaire pourrait très bien éveiller les consciences et permettre de redoubler d’efforts pour limiter les émissions de carbone. Plusieurs recherches indiquent que ces deux tendances se valent. La grande question est de connaître le contexte, les circonstances, et plus généralement, savoir comment motiver les gens à agir pour limiter les émissions de carbone.

« Ce sujet a été tabou pendant près de 50 ans parce que l’on craignait qu’il ne nuise à la nécessité d’atténuer les émissions »

Les critiques provenant de la gauche disent que le concept de géo-ingénierie solaire ne permet pas de rompre avec le discours capitaliste dominant basé sur la croissance et le développement. Ce serait une tentative de régler grâce à la technologie un problème découlant de la technologie. Quelle est votre réponse à cette critique ?

Pour être très clair, il est nécessaire de réduire les émissions de carbone. Nous devons mettre un prix sur le CO2. Nous devons influencer les forces du marché dans ce sens. Je conçois que la géo-ingénierie solaire ait l’air d’être une solution facile. Ce n’en est pas une. Ce n’est pas parce que les coûts directs sont très bas que c’est forcément une bonne idée. Le bas prix comparé à l’effort de limitation des émissions ne signifie en aucun cas que cette technologie doit se substituer à la limitation des émissions. À la rigueur, il peut s’ajouter aux efforts de limitation. Ce n’est pas parce que nous avons accès à la chimiothérapie que nous devons continuer de fumer. Et oui, il se peut que certains pensent de la géo-ingénierie que c’est « la porte de sortie » la plus facile, ou plutôt une sortie de secours dont nous ne devrions même pas avoir besoin. La réponse la plus directe que je peux donner est : il est trop tard. D’une part, nous connaissons le potentiel de cette technologie depuis longtemps. Le premier rapport adressé à un président des États-Unis sur le réchauffement climatique était pour Lyndon B. Johnson en 1965. Dans ce rapport, une solution était proposée, et ce n’était pas la taxe carbone. Le rapport proposait la modification de l’albédo des océans, ce qui dans ce contexte particulier impliquait d’éclaircir les océans pour qu’ils réfléchissent plus de lumière. De nos jours, nous savons que cette idée n’était pas réalisable techniquement, sans parler des conséquences écologiques, entre autres. Cependant, la géo-ingénierie fait partie du débat depuis le début. Ceci dit, nous sortons d’un tabou qui a persisté pendant 50 ans sur ce sujet, en partie bien fondé, précisément à cause de cette crainte de dévoyer les efforts pour limiter les émissions de carbone. La géo-ingénierie n’est pas une idée neuve, sortie tout droit de façon inédite des laboratoires il y a quelques années. Cela fait longtemps que cette branche de recherche existe.

Bien sûr, nous avons maintenant plus de travaux de recherche, la géo-ingénierie attire plus l’attention, les médias s’y intéressent, ce qui explique notre conversation aujourd’hui. Et oui, trouver un cadre pour ce débat est essentiel. La géo-ingénierie solaire n’est pas la solution au réchauffement climatique et ne doit pas être présentée ainsi. Mais en fin de compte, nous ne pouvons pas faire comme si cette idée n’existait pas, ni oublier que, si elle est intelligemment utilisée, cette technologie peut aussi avoir des conséquences positives.

Interview : Jonas Hermann
Traduction : Amélie Verrot

 

 

© Rose Lincoln

Gernot Wagner est économiste et directeur du programme de Recherche en géo-ingénierie solaire de l’Université Harvard. Son travail de recherche porte sur les conséquences économiques, sociales et politiques du réchauffement climatique. Il a récemment co-publié avec Martin L. Weitzman l’ouvrage Climate Shock: The Economic Consequences of a Hotter Planet (2016). Il devrait en outre rejoindre l’Université de New York l’été prochain pour prendre un poste pivot entre le Département d’études environnementales et l’École Wagner de la fonction publique.

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