Magazine, Vol. 3: Passage au numérique
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« Celui qui contrôle l’algorithme a le pouvoir »

Grauverlauf #1 © Max Dauven

La révolution numérique a donné naissance à des plateformes comme Uber, Airbnb ou Deliveroo. Bien qu’elles prétendent être de simples intermédiaires entre l’offre et la demande de services, elles contribuent aussi à l’agrégation et à la collecte de données à grande échelle, produites par les travailleurs comme par les clients. Dr Karen Gregory nous explique le fonctionnement de ces entreprises, la façon dont elles ont changé la nature du travail, et ce qu’est, en fin de compte, leur véritable but.

 


 

On célèbre cette année le 200e anniversaire de Karl Marx. Imaginons un vieil homme qui flânerait dans les rues du Londres actuel et croiserait un chauffeur Uber, un livreur Deliveroo ou un travailleur pour TaskRabbit. Qu’en penserait-il ?

Je pense qu’il poserait les mêmes questions que celles qu’il posait en son temps, qu’il réfléchirait aux conditions de travail. S’il y a une chose dont Marx se rendrait immédiatement compte, c’est que c’est une forme de labeur et qu’elle n’est pas nouvelle. Les villes ont toujours été le lieu d’une division complexe du travail. Ça ne l’aurait sûrement pas tant surpris que ça, de voir un livreur Deliveroo, un TaskRabbiter ou un chauffeur Uber. Les marchés ont toujours créé des espaces pour de nouvelles formes de travail. Il y a toujours eu, dans les villes, des personnes pour livrer de la nourriture, accueillir des locataires ou pour transporter d’autres personnes. De ce point de vue, cela n’aurait pas trop étonné Marx. De plus, ces personnes travaillent souvent dans des conditions dangereuses, non-protégées et non-organisées, de la même façon que les travailleurs de son époque. Pourtant, je pense qu’il serait curieux d’apprendre que l’on n’appelle pas ces travailleurs des employés : les entreprises à l’origine de ces nouvelles formes de travail ne reconnaissent pas à leurs travailleurs le statut de travailleurs. Marx serait peut-être même un peu choqué qu’il y ait des personnes réalisant des tâches créant de la valeur, mais qu’elles soient exclues du statut de « travailleur ».

Pouvez-vous développer un peu ce point ? De quelles manières l’émergence de ces plateformes numériques a-t-elle changé les rôles traditionnels d’employeurs et d’employés ?

Je ne pense pas qu’on puisse dire que des plateformes comme Airbnb, Uber et TaskRabbit soient responsables d’une nouvelle relation aux contrats de travail. Ces plateformes sont l’extension logique de phénomènes qui ont lieu depuis trente, quarante, voire cinquante ans. On parle ici de la longue trajectoire prise par la sous-traitance du travail, qui a augmenté le travail précaire, a banalisé le travail lui-même et est allée jusqu’à le privatiser tout en rejetant la responsabilité du travail sur les travailleurs. Certains chercheurs parlent d’une « émutualisation du travail », c’est-à-dire que l’employeur et l’employé n’ont plus une relation mutuelle. Cependant ce n’est pas quelque chose de vraiment nouveau, on peut l’observer depuis un certain nombre d’années déjà. Cette évolution est aussi liée au déclin de forces de travailleurs organisées et syndicalisées. Tous ces facteurs ont créé une situation dans laquelle une société comme Uber peut « perturber le marché » tout en se présentant comme un simple intermédiaire, plutôt qu’en assumant un rôle d’employeur.

Pourquoi ces travailleurs ne sont-ils pas représentés par les syndicats ? Traditionnellement, leur rôle serait de protéger les droits des travailleurs. Où sont les syndicats dans tout ça ?

Le fait que les plateformes ne se revendiquent précisément pas comme des employeurs a pour conséquence plusieurs affrontements juridiques. En l’absence de la dénomination d’employés, les travailleurs n’ont pas le droit de s’organiser. Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils ne s’organisent pas. Il existe des institutions, comme l’IWJB (Union des Travailleurs Indépendants de Grande-Bretagne) ou l’IWW (Travailleurs Industriels du Monde), qui ne se considèrent pas comme des syndicats au sens propre du terme. Elles se voient comme des entités qui rassemblent les travailleurs. Leur but est d’organiser et de pousser à l’action. Ces organisations informelles font des progrès monumentaux face à Uber et Deliveroo. La plupart des livreurs Deliveroo auxquels j’ai parlé connaissent ces formes d’organisations, ou y sont même impliqués. La situation est en train de bifurquer : les syndicats classiques n’ont pas encore vraiment pris en charge le problème, mais il y a tout de même du mouvement. Les travailleurs ont fait grève à Bristol et à Londres. On a vu des débuts d’organisation à Édimbourg. À chaque fois que l’économie des plateformes est apparue quelque part, il y a eu de l’agitation parmi les travailleurs. L’histoire du capitalisme des plateformes le précède, maintenant. Les personnes qui s’inscrivent sur Airbnb ou deviennent des livreurs Deliveroo sont au courant des conditions de travail problématiques de ce modèle économique, même s’ils n’ont pas eux-mêmes envie de se syndiquer.

Pouvez-vous préciser la notion de « capitalisme des plateformes » ?

Le capitalisme des plateformes est une organisation sociotechnique assez récente qui, comme le diraient certains chercheurs, agit en tant qu’intermédiaire. Il permet à des groupes de personnes de se rencontrer : « Voulez-vous acheter mes services ? J’aimerais vous les vendre », et on utilise simplement cette plateforme, sous la forme d’un site internet, d’une base de données ou d’un forum, ce qui rend le tout possible. La plateforme est un marché à plusieurs facettes, qui permet à une multitude de groupes de se réunir en un endroit spécifique et d’y échanger avec les autres. À première vue, cela paraît très simple. Pourtant, les ramifications prises lorsqu’on fait des affaires en passant par ce marché à multiples facettes sont plutôt compliquées. Cela change notre manière de consommer, de produire, de travailler, notre visibilité en tant que travailleurs (pour peu qu’elle existe), notre rémunération. L’autre facette du capitalisme de plateformes, c’est que les entreprises prétendent être de simples plateformes et se dédouanent ainsi de toute responsabilité par rapport à leur influence sociale, pendant qu’au même moment elles tendent à monopoliser le marché, et c’est là qu’il y a une tension.

« Ce qu’il est nécessaire de comprendre, c’est que ce n’est pas seulement votre labeur personnel qui crée de la valeur »

 

Il semble donc que les plateformes ne créent pas de nouveaux emplois, mais ne font que réorganiser et traiter l’offre et la demande de services. Pourquoi ont-elles tant de valeur ?

Les plateformes ont de la valeur parce qu’elles attirent le capital-risque, non seulement grâce à leur potentiel de croissance, mais aussi parce qu’elles sont des systèmes d’agrégation de données. Tout le monde a déjà entendu dire que les données sont le « nouveau pétrole ». Ce qu’ont en commun toutes ces plateformes, peu importe qu’elles vous livrent de la nourriture ou qu’elles vous aident à faire le ménage, c’est qu’elles réunissent des données, mais aussi qu’elles génèrent de nouvelles formes de données inexistantes jusqu’ici. Airbnb, par exemple, possède l’une des bases de données les plus importantes au monde de photographies d’intérieur. Celles-ci ont de la valeur pour les publicitaires, les architectes et les urbanistes. Si, demain, une société comme Uber, Airbnb ou Deliveroo fait faillite, elle aura toujours de la valeur pour les infrastructures civiques et urbaines puisqu’elle aura des données que les villes demandent, et dont elles ont besoin. Par exemple, on se fie souvent aux données d’Uber pour faire des déductions quant au trafic urbain ou même quant à la planification du métro. Le métro de Washington DC a consulté les données Uber afin de comprendre ce qu’il se passe lorsque le métro s’arrête. Par conséquent, ces plateformes devraient principalement être perçues comme des agrégateurs de données.

Que font-elles de ces données ?

Je pense que sur le long terme, ces données vont aider à construire ce qu’on appelle une ville « intelligente » [smart city]. Quand la gouvernance des villes commencera à s’intéresser à des initiatives basées sur les données, ce sont ces entreprises qui détiendront l’information. Uber ne souhaite pas nécessairement être élue au sein d’un conseil municipal. Ils cherchent à obtenir un soft power dans les villes, qui leur permettra de créer un agenda et de s’établir en tant que propriétaires d’un amas de données. Au moins, on commence vraiment à voir que les plateformes cherchent à comprendre le futur des villes. L’un des derniers pitch decks de Deliveroo, ces projets que l’on présente à un publicitaire ou à un investisseur potentiel, dessine la vision que cette entreprise a du futur. Les entreprises affirment ainsi qu’elles auront une quantité infinie de données sur la consommation et la livraison de nourriture, ainsi que des schémas de base sur l’alimentation dans les villes. Leur vision sur le long terme est de contrôler entièrement la chaîne logistique : comment la nourriture est générée et comment elle arrive jusqu’à chez vous. Il est sûr que c’est une vision ambitieuse.

C’est une vision dystopique, n’est-ce pas ?

Tout à fait. Et qui tente activement de se mettre en œuvre en l’absence de toute politique démocratique ou de transparence. On ne parle pas seulement ici de la dégradation de la qualité de vie des travailleurs et de leurs organisations, mais aussi de véritables investissements à long terme dans la planification de la ville, menés par des acteurs qui échappent aux valeurs démocratiques.

Puisque votre recherche s’intéresse en ce moment à Deliveroo, pourriez-vous nous donner un aperçu précis de ce qu’ils font ?

Deliveroo est une entreprise essentiellement axée sur la science des données. Elle s’intéresse de près à vos schémas de consommation : l’heure à laquelle vous avez passé commande, ce que vous avez commandé, et en quelle quantité. Ce modèle économique repose sur un algorithme qui déploie des travailleurs lorsqu’ils sont demandés, et les renvoie quand ils ne le sont plus. En fait, si l’on s’adresse à des livreurs Deliveroo, leur première plainte, c’est qu’il n’y a pas de transparence. Ils ne comprennent pas comment l’entreprise fonctionne, pas plus qu’ils ne comprennent les algorithmes qui gouvernent leur vie. Il y a des jours avec du travail, et d’autres sans. Rien n’est prévisible. L’entreprise ne cesse de se déformer et de changer son mode opératoire. Ce que j’ai retenu des interviews avec les livreurs Deliveroo c’est que, de leur point de vue, l’entreprise leur paraît être une arnaque. Elle leur paraît être une sorte de boutique chaotique, instable et éphémère, à laquelle on ne s’inscrirait pour rien au monde. Pourtant, elle est évidemment pratique du point de vue du consommateur. On peut télécharger l’application, cinq minutes plus tard on commande la nourriture de n’importe quel restaurant et ça arrive jusqu’à notre porte. Je pense que l’obtention, en échange, de nos données, est ce qui dirige une large proportion de l’économie numérique. Si l’on y pense, on peut refuser de céder ses données à l’entreprise, mais quand on a vraiment envie d’un cheeseburger, on préfère que ce soit pratique et facile.

Les entreprises dépeignent ces plateformes comme des extensions impartiales du marché libre. La question est bien sûr : Qui détient le pouvoir ? Une plateforme ne peut recruter et licencier les personnes. Les livreurs Deliveroo de Cologne ont récemment tenté d’établir un conseil de travail. Ce qui en a découlé, c’est que les contrats de travail de tous les livreurs impliqués ont été miraculeusement interrompus. Qui en est responsable ? Un algorithme ?

Le cas que vous mentionnez n’est pas le premier où des livreurs Deliveroo ont été simplement renvoyés – ou supprimés – de l’application. Il n’y a aucune transparence par rapport à l’algorithme, ou par rapport à l’entité qui prend réellement les décisions de gestion. C’est beaucoup de stress pour les travailleurs au jour le jour, car ils ne peuvent rien planifier. Chaque jour, ils ne savent pas s’ils vont gagner de l’argent ou non, si ça vaut la peine de sortir. Il est difficile de planifier sa vie autour d’une source de revenus aussi instable. En plus de cela, il suffit que quelques personnes autour d’eux soient supprimées pour qu’ils commencent à s’inquiéter. Est-ce que je fais un bon travail ? Ces décisions sont-elles basées sur la performance au travail ? Ou est-ce l’algorithme qui a soudainement décidé qu’en fait il n’avait pas besoin de ces personnes ? Ai-je fait quelque chose de mal ? Cette appli peut-elle vraiment accéder à des informations sur mon téléphone, où j’ai critiqué l’entreprise dans un mail ? Tout cela crée du stress, mais aussi de la paranoïa car les travailleurs ne comprennent pas – et ne peuvent comprendre – les règles du jeu.

Cette instabilité explique que le secteur entier soit souvent qualifié d’« économie des petits boulots » [gig economy]. Cette formule suggère une forme de travail occasionnelle, qui représente rarement la source de revenus principale du travailleur. Est-ce le cas ?

De récents sondages suggèrent que la plupart de ceux qui travaillent avec ces plateformes ne se reposent pas uniquement sur les revenus issus de ce travail. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne se reposent pas dessus. Ils ont souvent plusieurs emplois à temps partiel. À Édimbourg, il y a une séparation nette. D’un côté, il y a les étudiants-travailleurs, auxquels la plupart des gens ne font pas attention, je pense. Ce sont de jeunes gens et ils ne réfléchissent pas forcément aux risques qu’ils encourent. En fait, être coursier pour Deliveroo peut sembler être un super travail quand on est sur son vélo. Ils ont tendance à ne pas voir ça comme un travail, et ne sont pas particulièrement inquiets de percuter une voiture. On pourrait appeler ça « l’exploitation de l’intérêt d’une personne de dix-huit ans pour sa santé, sa forme et son attrait ». D’un autre côté, il y a des personnes qui sont réellement en difficulté et qui dépendent entièrement de ces plateformes. Cependant, le travailleur idéal pour ces entreprises est quelqu’un qui n’a pas besoin de travail, et c’est bien là le problème. Cela rend aussi très difficile toute organisation, puisque seule une partie des travailleurs se trouve dans une situation désespérée. Une bonne partie dirait « Je n’ai pas envie que ce soit régularisé, je n’ai pas envie d’être appelé employé, je veux seulement monter sur mon vélo et me faire vingt-cinq livres quand j’en ai besoin. »

« À quoi est-ce que ça ressemblerait, si tout n’était dirigé que par une économie de petits boulots ? De mon point de vue, cela ressemblerait au chaos »

 

Ainsi, les entreprises soutiennent à raison qu’un grand nombre de leurs travailleurs apprécient cette liberté. D’un point de vue technique, ils sont pour la plupart leurs propres employés. Mais le sont-ils vraiment ? Et qu’en est-il de la sécurité sociale ?

C’est un problème insoluble. Il nous faut soit décider que ces plateformes ont besoin d’une forme de régulation étatique et que le statut des employés n’est pas réellement celui de travailleur indépendant. Ce qui signifierait que ces personnes sont des travailleurs et que les entreprises leur doivent des salaires, des systèmes de retraite et des congés maladie plus importants. Soit il pourrait y avoir une pression continue qui ferait triompher l’idée de marché libre et de travailleur flexible. Le problème à long terme serait alors celui de la sécurité sociale. À quoi est-ce que ça ressemblerait, si tout n’était dirigé que par une économie des petits boulots ? De mon point de vue, cela ressemblerait au chaos. Je ne peux tout simplement pas croire que ce soit un modèle durable. Imaginons par exemple le secteur des soins de santé, remodulé en une plateforme. Le NHS (National Health Service) revu par l’économie des petits boulots, pour moi c’est la mort assurée de beaucoup de personnes.

En étant, techniquement, leur propre employé, ces travailleurs sont aussi responsables de leur matériel. Les conducteurs Uber doivent avoir leur propre voiture. Les coursiers Deliveroo doivent entretenir leur propre bicyclette. Si l’on repense à Marx, la situation est ironique dans le sens où d’une certaine manière, ces travailleurs possèdent les moyens de production. N’est-ce pas une forme de responsabilisation ?

Il faut se demander où se situe la valeur réelle de ces entreprises. Les investisseurs ne soutiennent pas Deliveroo et Airbnb parce qu’ils livrent de la nourriture ou permettent aux personnes de louer un endroit où dormir, mais parce qu’ils sont aussi des agrégateurs de données. Celui qui contrôle l’algorithme et la science des données a plus de pouvoir dans une relation de travail que celui qui exécute le labeur. Vous pouvez être le meilleur artisan, le meilleur cycliste, mais cela ne vous aidera pas si vous êtes soumis à une toute nouvelle forme de gestion entremêlée aux sciences des données, et vous ne pourrez ni comprendre, ni même accéder à l’algorithme. Vous ne pouvez pas choisir de participer ou non. Cela vaut aussi pour le consommateur. Peut-être souhaitez-vous continuer à utiliser le service, mais ne voudriez-vous pas avoir plus de contrôle sur les variables qui vous sont proposées ? Rien de tout cela n’est possible, pour les consommateurs comme pour les travailleurs. Vous pouvez soit donner toutes vos données, soit ne pas utiliser le service. La situation ne s’arrête pas aux coursiers qui manifestent, il y a aussi tout un pan obscur, gardé secret.

« Vous apprenez à l’algorithme comment maximiser les profits. Les gens doivent être capables de voir les infrastructures de ces données, afin de pouvoir poser les bonnes questions à leur sujet »

 

Est-ce que ça veut dire que les travailleurs comme les consommateurs vont devoir acquérir une connaissance basique de la science des données, s’ils veulent reprendre le contrôle ?

Il n’y a pas besoin à tout prix d’être statisticien pour comprendre cela. Ce qu’il est nécessaire de comprendre, c’est que ce n’est pas seulement votre labeur personnel qui crée de la valeur. Il faut comprendre que vous générez vous-même des données en faisant simplement du vélo. Vous pouvez avoir l’impression que vous ne faites que livrer une pizza à un client, pourtant, vous avez cette application sur votre téléphone tout le long et ce que vous faisiez en réalité, c’était de dessiner une carte de la ville pour Deliveroo. Vous apprenez à l’algorithme comment maximiser les profits. Les gens doivent être capables de voir les infrastructures de ces données, afin de pouvoir poser les bonnes questions à leur sujet. Ces infrastructures devraient être transparentes au sein de la société civile. On a assisté à la mise en place d’une économie numérique et l’on prend pour acquis le fait que les entreprises aient des ressources confidentielles, auxquelles on n’a pas accès. Pourtant, je pense qu’il faut vraiment considérer ces algorithmes comme quelque chose qu’il est possible d’observer, de critiquer, et à propos duquel on peut faire des choix.

Jusqu’ici, nous avons parlé des effets négatifs de la transformation numérique du travail. Quels en sont les bons côtés, et quelles possibilités offrent-ils ?

Il faut se souvenir qu’internet lui-même est né d’un enthousiasme incroyable pour le libre accès, la participation et les réseaux non hiérarchisés. Cela s’applique aussi à de nombreuses plateformes apparues récemment. Airbnb, par exemple, découle de la mode du couch surfing : les gens étaient excités par de nouvelles formes de partage et de production d’égal à égal. L’économie collaborative, au sens premier, pourrait ouvrir de nouvelles voies à la production et à la consommation durables. On y associe l’idée que le partage pourrait être plus durable, ou pourrait engendrer davantage de pratiques sociales équitables – et ce sont en effet de belles idées. Si l’on observe certains précurseurs de ces plateformes, on peut voir qu’elles ont réellement créé des arrangements nouveaux et intéressants. Cependant, dès que le capital-risque est investi dans quelque chose qui, par conséquent, doit s’agrandir et se met à désirer activement un monopole, alors on n’est plus dans une simple économie de partage ou de troc. On a affaire à des instruments de finance nouveaux, sophistiqués, qui extraient le profit à la fois des personnes et de la ville. Les aspects positifs de l’économie numérique s’ouvrent presque aussitôt à l’exploitation. Le capital est bien plus rapide que nous. S’il voit une chance de faire de l’argent et de créer de nouveaux marchés, il la saisit. Nous nous trouvons dans une sorte de contradiction : la transformation numérique pourrait changer notre façon de vivre et de travailler en mieux, mais au lieu de ça nous sommes désormais empêtrés dans un nouveau capitalisme malveillant.

Interview : Jonas Hermann

Traduction : Nikolas Behagel

 

 

Karen Gregory est maître de conférences à l’université d’Édimbourg. Ses recherches portent sur l’économie numérique et ses effets sur la société. Elle a récemment mené des interviews sur l’expérience professionnelle des livreurs Deliveroo à Édimbourg.

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