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Edito N° 3

Chères lectrices, chers lecteurs,

 

un email peut être envoyé sur la lune en un peu plus d’une seconde, mais il peut s’écouler une semaine avant que la carte postale de nos vacances n’arrive à son but. Ceci nous montre à quelle vitesse nous communiquons de nos jours ; car, contrairement au facteur, les messages sur Whatsapp ou les mails se déplacent à la vitesse de la lumière grâce à des ondes électromagnétiques. Internet comme moyen de communication influence notre quotidien : nous tombons constamment sur des informations avant même de les voir le soir au journal télévisé ou de les lire le matin dans les journaux. Mais, qui garantit que le flot d’informations auquel nous sommes exposés, est issu de sources fiables, et qui garantit que chacun de ces faits est replacé dans son contexte respectif ? Dans son entretien avec 42, le physicien et journaliste scientifique Ranga Yogeshwar revendique la nécessité d’un débat public sur le sujet afin de déterminer l’instance qui devrait prendre en charge la filtration de cette abondance d’informations. À la suite de l’interview d’ouverture avec Ranga Yogeshwar, les experts des dix interviews montreront l’impact de la numérisation sur notre société.

D’après le spécialiste en science des médias, Norbert Bolz, la numérisation représente un des trois grands tournants de l’Histoire des médias. Elle a atteint tous les niveaux : de la commande passée à notre restaurant préféré via une application, à la résolution de conflits internationaux qui ne se déroulent plus sur le sol mais dans le cyberespace. Les phénomènes liés à la numérisation ont souvent une grande portée, mais ne sont pas toujours évidents : c’est ainsi que l’économiste Philipp Hergovich, lors de son interview avec le magazine 42, souligne les effets positifs des rencontres en ligne. Selon Hergovich, des plateformes comme Tinder libéralisent notre société dans la mesure où des personnes issues de différents milieux socio-économiques sont amenés à se rencontrer en ligne.

Même le magazine 42 a continué à se développer numériquement. Depuis septembre dernier, vous pouvez nous trouver sur fortytwomagazine.com. Nous remercions vivement Frederik Junge, notre nouveau webmaster, pour la création de ce site. Notre équipe continue de s’agrandir et nous accueillons également Eva Fürst notre nouvelle responsable de la traduction, ainsi que Judith Ponwitz notre attachée de presse. Tous trois soutiennent activement l’équipe internationale du magazine 42. Grâce à notre collaboration artistique du moment, nous avons l’honneur de vous présenter les œuvres de l’artiste photographe Max Dauven. Ces œuvres prétendent être numériques mais ont été développées dans une chambre noire à l’aide de procédés analogiques comme le montage négatif. Ces photos relient ainsi le numérique au monde analogique et rappellent le grand écart souvent instauré par notre quotidien.

En vous souhaitant une agréable lecture pleine de découvertes,

Sincèrement,

 

 

Lena Kronenbürger

Rédactrice en chef du Magazine 42

 

Cover: Louis Lehmann

« Même le meilleur universitaire, même le journaliste le plus critique est manipulable »

0 1 #2 Detail © Max Dauven

Comment distinguer le pertinent du non pertinent ? Dans son interview avec le Magazine 42, le journaliste scientifique Ranga Yogeshwar nous parle du surplus d’informations et de la raison pour laquelle il est si important de le filtrer. En plus de demander la divulgation des algorithmes, il attire notre attention sur les effets positifs de la numérisation. Il nous aussi encourage de ne pas utiliser les fruits de la numérisation uniquement à des fins économiques.

 


 

Monsieur Yogeshwar – en tant que physicien et journaliste scientifique, vous vous trouvez fréquemment à la source de la recherche et de l’innovation. Quand avez-vous réalisé à quel point la numérisation allait changer notre vie ?

J’ai commencé très tôt à programmer. C’est à la fin des années soixante-dix que j’ai construit mon premier ordinateur. Je pense que j’ai été l’un des premiers en Allemagne à pouvoir écrire des mails. À l’époque, le gros problème était que presque personne n’avait d’adresse mail, et c’est à ce moment-là que j’ai réalisé que internet changerait la grammaire de la communication.

Vivons-nous aujourd’hui une révolution ?

Nous vivons aujourd’hui le début d’une révolution, dont on ne peut prévoir toutes les conséquences. Quand l’imprimerie a été inventée, on a soudain été en mesure de décupler les moyens de communication. À vrai dire, c’est ce qui a rendu possible la Réforme de Martin Luther, car, sans la presse à imprimer, la Réforme n’aurait pu voir le jour telle qu’on la connaît. Quand internet est arrivé, personne n’a donc été surpris du potentiel immense de cette nouvelle technologie de communication quant à la modification des rapports sociaux.

À quelle modification pensez-vous concrètement ?

Un exemple relativement simple : en ce moment, nous menons un entretien qui paraîtra sous forme écrite. Mais nous ne savons pas si ce sera la même procédure dans 15 ans. Aujourd’hui déjà, il existe une technologie prenant la forme d’assistants intelligents qui reconnaissent la parole plutôt que le texte écrit. Par rapport au marché du livre, nous voyons que les livres audio font concurrence au format classique. Un autre exemple : aujourd’hui, quand quelqu’un n’arrive pas à se servir de quelque chose et qu’il a besoin d’instructions, il va en chercher sur YouTube. On peut ainsi envisager, aussi peu probable que cela puisse paraître, que nous entrions dans un monde sans textes. Peut-être que dans 20 à 30 ans, l’écriture telle que nous la connaissons sera remplacée par une culture faite de parole, de vidéos, ou de quelque chose de similaire.

Est-ce que l’idée d’une société sans textes, d’une culture sans écriture, ne va pas trop loin ?

Elle va très loin. Mais y réfléchir ouvre de nombreuses portes : on entrevoit par exemple le fait que, dans un monde de plus en plus complexe, l’interface homme-machine n’a cessé d’être simplifiée. Quand le premier téléphone est arrivé, on avait besoin d’une notice d’utilisation pour s’en servir. Aujourd’hui, les interfaces d’utilisateurs sont particulièrement intuitives et nous donnent accès, dans une certaine mesure, à une grammaire virtuelle. À l’avenir, il n’est pas à exclure qu’une telle tendance se renforce.

Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour l’individu ?

Principalement, cela implique des conséquences d’ordre intellectuel. Le développement de la langue écrite a été l’instrument par excellence du siècle des Lumières. Quand quelqu’un écrit, on peut dire qu’en même temps il travaille à un processus de distillation et d’organisation de ses idées. L’écriture est un vecteur pour la communication, mais également pour la réflexion. On ne peut prévoir ce qui se passerait si, dans quelques années, une grande majorité des gens cessait de lire, et se contentait de regarder des vidéos ou de parler avec des machines.

Quels peuvent être les effets de ce développement sur la société ?

D’une part, l’expression de l’individu, par le biais de la parole et de l’écrit est quelque chose d’incroyablement simple. D’autre part, c’est aussi incroyablement complexe. Lire, c’est déchiffrer un code (des lettres), et cela représente beaucoup de travail. C’est beaucoup plus facile de laisser cette tâche à une machine, ou de regarder une vidéo. Mais la langue – il faut le rappeler – fait partie intégrante d’une société pensante. On assistera probablement à une renaissance de la langue écrite à certains égards, mais mon inquiétude est que nous vivions, tôt ou tard, une séparation de la société entre une minorité qui sait écrire et éventuellement programmer, et une majorité qui consomme, qui n’écrit plus et se contente d’écouter.

Une majorité qui ne pense plus ?

Ou peut-être autrement. Il y a 100 ans, plus d’informations était équivalent à plus de démocratie. La censure consistait à couper les flux d’informations pour les rendre inaccessibles au peuple. Évidemment, ce n’était pas une bonne chose. Mais aujourd’hui nous avons presque affaire au contraire, il y a trop d’informations. C’est un gros inconvénient quand on voit que le volume d’informations s’accroît de plus en plus et qu’il devient un océan d’informations : il est de plus en plus difficile de distinguer le pertinent du non pertinent.

« Même le meilleur universitaire, même le journaliste le plus critique doit prendre conscience du fait qu’il est manipulable »

 

Quel rôle jouent les réseaux sociaux en ce qui concerne ce débordement d’informations ?

Le modèle commercial des réseaux sociaux consiste à opérer de telle sorte que les utilisateurs restent le plus longtemps possible dans leur écosystème. Ils peuvent ainsi leur montrer autant de publicité que possible. Grâce à un grand nombre de recherches, nous savons aujourd’hui que l’influence d’une information sur les réseaux, même si elle est fausse, est extrêmement élevée. Cela signifie que les réseaux sociaux profitent du fait de répandre de fausses information.

Un exemple concret : selon une étude du MIT (Massachusetts Institute of Technology), un message faux sur Twitter peut atteindre 6 fois plus rapidement 1500 personnes qu’une histoire vraie. En résulte le fait qu’on observe une agitation étrange dans le paysage médiatique, qui n’est pas nécessairement liée à de vraies informations. Avant, le plus gros problème était la collecte d’informations ; à l’avenir, ce sera le filtrage d’informations, il s’agit de faire la distinction entre le pertinent et le non pertinent.

Qui doit prendre la responsabilité de créer ces filtres d’informations ?

C’est un débat passionnant et très actuel. Ceux qui ont suivi l’audition de Mark Zuckerberg au Congrès en avril 2018 ont pu voir que, bien que cette question ait été posée, on n’a pas pu y répondre explicitement. La réponse de Zuckerberg a été plutôt implicite, quand il a dit qu’il serait capable de repérer et de supprimer automatiquement – à l’aide de l’intelligence artificielle – les Fake-News, d’identifier les groupes terroristes, et éventuellement de réguler tout le processus de filtrage des informations. Personne n’a remis en question cette déclaration. Est-il possible qu’un réseau social, connectant deux milliards d’êtres humains dans le monde entier, décide lui-même de la censure ? Quelles en seraient les conséquences pour les différentes cultures ? Tout ce qu’on peut dire aux États-Unis ne peut pas être dit en Allemagne. Des pays comme la Chine ou l’Égypte se trouvent aussi dans une situation particulière.

À quoi pourrait ressembler une telle réglementation en Allemagne par exemple ?

En Allemagne, on pourrait instituer un organisme gouvernemental. Mais ainsi nous créerions un outil de censure et cela serait dangereux. Est-ce que nous aurions besoin, peut-être, d’une instance indépendante ? Une instance relevant du droit public ? Mais selon quels critères faudrait-il filtrer ? Qui définit ce qui est une Fake-News et ce qui n’en est pas ? Comment les mécanismes peuvent-ils s’assurer qu’à l’avenir, les informations vraies seront encore tolérées ? Et ce, alors qu’elles présentent un point de vue différent de la société dominante ? Nous avons besoin d’un tel débat.

Pensez-vous que la politique a déjà reconnu l’importance de ce débat que vous réclamez ?

Non, la politique n’a pas du tout reconnu son importance. On a pu le constater de près pendant l’audition de Zuckerberg. L’absence d’informations en ce qui concerne la politique était étonnante. Il y avait là de toute évidence des personnes dont seule une minorité possédait un compte Facebook. On parle ainsi de personnes qui se font une idée décalée des réseaux sociaux. Ce qui est tragique, c’est que ça explique qu’ils n’aient pas réussi à poser les questions vraiment importantes. Personne n’a demandé ou constaté selon quels critères les algorithmes fonctionnent. Personne n’a même pas posé la question du phénomène de l’auto-renforcement [Selbstverstärkung]. Lorsque des causes économiques renforcent les Fake-News, on peut constater l’influence que ça a sur la société. Cela peut même déterminer les résultats d’élections politiques.

Voulez-vous dire que ce n’est pas à la politique d’agir, mais que c’est la responsabilité d’une organisation indépendante de prendre soin du bon traitement des informations ?

Avec internet et les réseaux sociaux, nous sommes confrontés aux mêmes problèmes qu’auparavant avec l’imprimerie. Au début, il y a eu une croissance incontrôlée des informations. À cause de ça, Rome est intervenue pour établir la censure, avec toutes les conséquences que peut avoir un index. La raison à tout ceci était que Rome prétendait que l’on publiait des mensonges. Nous devons tirer une leçon de cela, et prendre position. Il ne doit pas y avoir d’institution qui contrôle la circulation de l’information selon des intérêts politiques. D’autre part, c’est une grande mission de la politique que d’établir une autorité indépendante, qui fasse exactement cela.

Que proposez-vous ?

Il existe plusieurs options. Parmi elles, celle d’un censeur. Une autre solution pourrait être de nature juridique, en s’orientant vers un durcissement de la législation concernant les Fake-News. Supposons qu’une institution publie des informations qui provoquent des effets désastreux et dont la politique peut abuser, alors les institutions seraient punies. Peu à peu, on commence à comprendre que la croissance incontrôlée des informations, sans aucun filtre, ne fonctionne plus.

Où devrait être placée la limite, d’après vous ?

Nous avons déjà beaucoup de bonnes lois. Nous ne pouvons pas oublier que internet et les réseaux sociaux modifient l’écoulement du flux médiatique. Les médias de masse sont désormais les médias de la masse. Les individus sont le nouveau support de communication. On a adopté de nouveaux termes comme « influenceur », pour parler des personnes ayant tellement de followers qu’ils « influencent », en effet, au sens propre du terme. Dans la réglementation classique de la presse, il existe une séparation très stricte entre publicité et programme. La publicité doit y être signalée en tant que telle. Beaucoup d’influenceurs ne sont en fait que des émissions publicitaires, et cela doit être clairement pointé du doigt.

Comment la sphère numérique modifie-t-elle la relation entre médias et consommateurs ?

À l’avenir, nous devrons non seulement parler des médias au sens classique, mais aussi et surtout des traces que nous laissons en utilisant le contenu numérique. Si, dans le passé, nous lisions un livre pleine nature, c’était uniquement pour nous. Aujourd’hui c’est différent – aujourd’hui tout ce que nous lisons au format électronique est enregistré. En d’autres termes : nous ne lisons plus le livre, mais le livre nous lit. Qui lit cet article alors qu’il est publié, livre ce faisant ses propres données. Tout cela n’est pas encore réglementé de manière suffisante. On a aussi remarqué qu’avec un tel ciblage [Targeting], on pouvait identifier des convictions politiques, de la même façon que le fait la publicité. Ainsi, il existe la possibilité, non pas d’inciter les personnes à acheter quelque chose, mais de les inciter à voter pour un candidat. Pour la première fois dans l’Histoire, nous vivons une situation qui oppose les citoyens à une machinerie au potentiel immense, capable de les manipuler concrètement. Certes on peut penser : « moi, ça ne m’arrivera pas ». Et je pense que c’est l’erreur la plus grave. Même le meilleur universitaire, même le journaliste le plus critique doit prendre conscience qu’il est manipulable.

« Avant, le plus gros problème était la collecte d’informations ; à l’avenir, ce sera le filtrage d’informations »

 

Quels sont les dangers de l’infrastructure numérique, quand même les esprits les plus critiques peuvent être manipulés ?

Il y a eu une expérience sur Facebook, qui n’a été évoquée qu’une seule fois pendant le congrès. Facebook a voulu découvrir ce qu’il est possible de faire en envoyant des messages soit positifs soit négatifs dans le flux d’actualités des utilisateurs. Nous ne parlons pas ici seulement de manipulation intellectuelle, mais aussi de manipulation émotionnelle. Cette expérience, restée marginale, nous dévoile un potentiel immense. Le grand danger ici, c’est que la manipulation ne se limite pas au domaine de la consommation. Les nations également, grâce à l’infrastructure numérique, peuvent abuser de cette force pour évaluer leurs citoyens. En Chine par exemple, c’est déjà en phase d’essai. Il est maintenant possible de contrôler entièrement les citoyens. Il est extrêmement important que l’on comprenne cela. L’infrastructure numérique, qui nous offre des moyens formidables, peut devenir en même temps un terreau périlleux pour les dictateurs et les systèmes autoritaires. C’est un danger, dont nous devons être conscients.

Bientôt, il devrait être possible de prédire le comportement humain grâce à des moyens techniques. Qu’est-ce que cela signifierait dans ce contexte ?

Le Predicting serait en effet une des prochaines étapes. La publicité essaye d’influencer les gens, mais nous ne pouvons pas savoir aujourd’hui si cette manipulation fonctionne. À partir du moment où je peux anticiper la prochaine étape, j’ai une emprise bien plus forte sur le consommateur. Dans d’autres domaines, le Predicting est déjà appliqué, ce n’est pas seulement la publicité sur laquelle on clique. Par exemple, en tapant un message, le portable nous propose déjà les mots suivants. En y regardant de plus près, on remarque que ces propositions ne sont pas si stupides. Dans quelques années, grâce au développement du machine learning, le logiciel saura exactement ce que l’on va écrire. L’étape suivante sera de prédire avec exactitude nos actions. Quand cela arrivera, nous aurons besoin d’une nouvelle expression. Ce ne sera plus « je veux faire… », mais « on veut de moi que je fasse… ».

Quelles en seraient les conséquences ?

Aujourd’hui, chacun de nous peut se demander : pourquoi est-ce que j’ai acheté ce pull ? Et pourquoi ai-je réservé ce voyage ? Quand on y réfléchit, on réalise que c’est souvent un influenceur ou une publicité qui nous y a incité. De cette façon, un besoin artificiel a été renforcé. Cela existait aussi auparavant. La grande différence tient au fait qu’aujourd’hui, grâce à l’aide de machines, on est capable d’entreprendre cette action au niveau individuel. Ainsi, il existe une forme de contrôle qui n’est pas aussi évidente qu’autrefois. Je me souviens que du temps de l’URSS, il y avait des grandes installations de haut-parleurs. Chaque matin, un programme de radio résonnait et tout le monde le savait : ça, c’était de la propagande ! Ce qu’il y a de plus grave, c’est qu’aujourd’hui la propagande n’est plus si évidente.

Peut-être le moment est-il venu de mettre les aspects positifs de la numérisation à contribution ?

Et bien, dans un premier temps il faut dire qu’au début d’internet, l’évolution numérique a essentiellement été tournée vers l’économie. Quand on parle avec les entreprises de la Silicon Valley, la question est toujours la même : « What’s the business model ? » Tout le commerce, les applications innombrables, les réseaux sociaux, les moteurs de recherche, les plateformes vidéos – tous sont au fond des modèles économiques, dont le but est de gagner de l’argent. Mais peu à peu, il devient temps de réaliser que la communication est plus qu’un simple modèle d’affaires. Une fois que cela est clairement établi, nous remarquons qu’il existe encore d’autres degrés de liberté. Nous en connaissons quelques-uns ! Un exemple connu est Wikipedia. Dans le cas de Wikipedia, il s’agit d’un modèle dont la priorité est notre société. Ici, les gens, et seulement les gens, essayent de rendre accessible du savoir à tout le monde. Il existe de nombreuses initiatives qui servent au bien-être de la majorité, plutôt qu’à l’enrichissement de particuliers. Peut-être est-il temps d’inverser la tendance et de dire : « nous avons la chance d’utiliser les fruits de la culture numérique tout aussi bien à des fins économiques qu’à de toutes autres fins. »

Et dans un second temps ?

Les coûts de reproduction d’un produit, les coûts marginaux, se réduisent à un minimum en ce qui concerne le domaine numérique. Lorsque j’écris un texte et que je le publie sur internet, les coûts marginaux sont presque à zéro. En d’autres termes, nous sommes en train de développer une culture dans laquelle les entités économiques n’existent plus. Dans certains domaines, nous atteignons un monde sans aucun coût marginal. Ce serait un idéal, et ainsi internet serait en effet source d’enrichissement pour beaucoup de gens.

Il reste cependant tant de sceptiques…

…qui affirment par exemple qu’on doit se tenir éloigné des réseaux sociaux. Je considère qu’il s’agit d’un faux pas, car les réseaux sociaux contiennent un énorme potentiel. Comme pour une grande partie des technologies, il s’agit d’un état transitoire. On a actuellement peu de règles, on commence seulement à chercher à savoir qui doit les mettre en place. Selon moi, c’est le rôle de l’État. Aujourd’hui au même titre qu’il y a cent ans, quand on a vu l’arrivée des premières automobiles et quand on a constaté qu’on ne pouvait pas continuer à conduire ainsi. Nous avons besoin de règles de conduite, de panneaux et de feux de signalisation. L’État était responsable de cela. Il devrait aussi l’être dans ce contexte-là.

« Les réseaux sociaux profitent du fait de pouvoir répandre de fausses informations »

 

Selon vous, que faudrait-il faire de toute urgence ?

Nous sommes déjà en train de créer des conditions générales. La conscience du fait que nous devons faire plus que dans le passé est ancrée. Par exemple, en ce qui concerne la monopolisation dans le domaine numérique : aujourd’hui, tout fonctionne d’après la devise « the winner takes it all ». Mais cela implique de n’utiliser qu’un seul moteur de recherche – Google – et un seul réseau social – Facebook. En économie, la législation sur les cartels est bien ancrée. Progressivement, le moment arrive de l’appliquer au domaine numérique. Personnellement, je pense qu’à partir d’une certaine pertinence des informations, les algorithmes doivent être rendus publics. Dans une société démocratique, personne ne peut tolérer que les flux d’informations soient commandés par une entreprise de droit privé, sans aucune forme de transparence.

Interview : Katharina Tesch

Traduction :  Barbara Pregler

 

 

Ranga Yogeshwar est diplômé d’études supérieures de physique, journaliste scientifique, auteur et présentateur de métier. Il s’intéresse de près à la révolution digitale et aux conséquences de l’intelligence artificielle. Son livre, paru en octobre 2017 sous le titre Nächste Ausfahrt Zukunft, traite de ces sujets.

« Celui qui contrôle l’algorithme a le pouvoir »

Grauverlauf #1 © Max Dauven

La révolution numérique a donné naissance à des plateformes comme Uber, Airbnb ou Deliveroo. Bien qu’elles prétendent être de simples intermédiaires entre l’offre et la demande de services, elles contribuent aussi à l’agrégation et à la collecte de données à grande échelle, produites par les travailleurs comme par les clients. Dr Karen Gregory nous explique le fonctionnement de ces entreprises, la façon dont elles ont changé la nature du travail, et ce qu’est, en fin de compte, leur véritable but.

 


 

On célèbre cette année le 200e anniversaire de Karl Marx. Imaginons un vieil homme qui flânerait dans les rues du Londres actuel et croiserait un chauffeur Uber, un livreur Deliveroo ou un travailleur pour TaskRabbit. Qu’en penserait-il ?

Je pense qu’il poserait les mêmes questions que celles qu’il posait en son temps, qu’il réfléchirait aux conditions de travail. S’il y a une chose dont Marx se rendrait immédiatement compte, c’est que c’est une forme de labeur et qu’elle n’est pas nouvelle. Les villes ont toujours été le lieu d’une division complexe du travail. Ça ne l’aurait sûrement pas tant surpris que ça, de voir un livreur Deliveroo, un TaskRabbiter ou un chauffeur Uber. Les marchés ont toujours créé des espaces pour de nouvelles formes de travail. Il y a toujours eu, dans les villes, des personnes pour livrer de la nourriture, accueillir des locataires ou pour transporter d’autres personnes. De ce point de vue, cela n’aurait pas trop étonné Marx. De plus, ces personnes travaillent souvent dans des conditions dangereuses, non-protégées et non-organisées, de la même façon que les travailleurs de son époque. Pourtant, je pense qu’il serait curieux d’apprendre que l’on n’appelle pas ces travailleurs des employés : les entreprises à l’origine de ces nouvelles formes de travail ne reconnaissent pas à leurs travailleurs le statut de travailleurs. Marx serait peut-être même un peu choqué qu’il y ait des personnes réalisant des tâches créant de la valeur, mais qu’elles soient exclues du statut de « travailleur ».

Pouvez-vous développer un peu ce point ? De quelles manières l’émergence de ces plateformes numériques a-t-elle changé les rôles traditionnels d’employeurs et d’employés ?

Je ne pense pas qu’on puisse dire que des plateformes comme Airbnb, Uber et TaskRabbit soient responsables d’une nouvelle relation aux contrats de travail. Ces plateformes sont l’extension logique de phénomènes qui ont lieu depuis trente, quarante, voire cinquante ans. On parle ici de la longue trajectoire prise par la sous-traitance du travail, qui a augmenté le travail précaire, a banalisé le travail lui-même et est allée jusqu’à le privatiser tout en rejetant la responsabilité du travail sur les travailleurs. Certains chercheurs parlent d’une « émutualisation du travail », c’est-à-dire que l’employeur et l’employé n’ont plus une relation mutuelle. Cependant ce n’est pas quelque chose de vraiment nouveau, on peut l’observer depuis un certain nombre d’années déjà. Cette évolution est aussi liée au déclin de forces de travailleurs organisées et syndicalisées. Tous ces facteurs ont créé une situation dans laquelle une société comme Uber peut « perturber le marché » tout en se présentant comme un simple intermédiaire, plutôt qu’en assumant un rôle d’employeur.

Pourquoi ces travailleurs ne sont-ils pas représentés par les syndicats ? Traditionnellement, leur rôle serait de protéger les droits des travailleurs. Où sont les syndicats dans tout ça ?

Le fait que les plateformes ne se revendiquent précisément pas comme des employeurs a pour conséquence plusieurs affrontements juridiques. En l’absence de la dénomination d’employés, les travailleurs n’ont pas le droit de s’organiser. Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils ne s’organisent pas. Il existe des institutions, comme l’IWJB (Union des Travailleurs Indépendants de Grande-Bretagne) ou l’IWW (Travailleurs Industriels du Monde), qui ne se considèrent pas comme des syndicats au sens propre du terme. Elles se voient comme des entités qui rassemblent les travailleurs. Leur but est d’organiser et de pousser à l’action. Ces organisations informelles font des progrès monumentaux face à Uber et Deliveroo. La plupart des livreurs Deliveroo auxquels j’ai parlé connaissent ces formes d’organisations, ou y sont même impliqués. La situation est en train de bifurquer : les syndicats classiques n’ont pas encore vraiment pris en charge le problème, mais il y a tout de même du mouvement. Les travailleurs ont fait grève à Bristol et à Londres. On a vu des débuts d’organisation à Édimbourg. À chaque fois que l’économie des plateformes est apparue quelque part, il y a eu de l’agitation parmi les travailleurs. L’histoire du capitalisme des plateformes le précède, maintenant. Les personnes qui s’inscrivent sur Airbnb ou deviennent des livreurs Deliveroo sont au courant des conditions de travail problématiques de ce modèle économique, même s’ils n’ont pas eux-mêmes envie de se syndiquer.

Pouvez-vous préciser la notion de « capitalisme des plateformes » ?

Le capitalisme des plateformes est une organisation sociotechnique assez récente qui, comme le diraient certains chercheurs, agit en tant qu’intermédiaire. Il permet à des groupes de personnes de se rencontrer : « Voulez-vous acheter mes services ? J’aimerais vous les vendre », et on utilise simplement cette plateforme, sous la forme d’un site internet, d’une base de données ou d’un forum, ce qui rend le tout possible. La plateforme est un marché à plusieurs facettes, qui permet à une multitude de groupes de se réunir en un endroit spécifique et d’y échanger avec les autres. À première vue, cela paraît très simple. Pourtant, les ramifications prises lorsqu’on fait des affaires en passant par ce marché à multiples facettes sont plutôt compliquées. Cela change notre manière de consommer, de produire, de travailler, notre visibilité en tant que travailleurs (pour peu qu’elle existe), notre rémunération. L’autre facette du capitalisme de plateformes, c’est que les entreprises prétendent être de simples plateformes et se dédouanent ainsi de toute responsabilité par rapport à leur influence sociale, pendant qu’au même moment elles tendent à monopoliser le marché, et c’est là qu’il y a une tension.

« Ce qu’il est nécessaire de comprendre, c’est que ce n’est pas seulement votre labeur personnel qui crée de la valeur »

 

Il semble donc que les plateformes ne créent pas de nouveaux emplois, mais ne font que réorganiser et traiter l’offre et la demande de services. Pourquoi ont-elles tant de valeur ?

Les plateformes ont de la valeur parce qu’elles attirent le capital-risque, non seulement grâce à leur potentiel de croissance, mais aussi parce qu’elles sont des systèmes d’agrégation de données. Tout le monde a déjà entendu dire que les données sont le « nouveau pétrole ». Ce qu’ont en commun toutes ces plateformes, peu importe qu’elles vous livrent de la nourriture ou qu’elles vous aident à faire le ménage, c’est qu’elles réunissent des données, mais aussi qu’elles génèrent de nouvelles formes de données inexistantes jusqu’ici. Airbnb, par exemple, possède l’une des bases de données les plus importantes au monde de photographies d’intérieur. Celles-ci ont de la valeur pour les publicitaires, les architectes et les urbanistes. Si, demain, une société comme Uber, Airbnb ou Deliveroo fait faillite, elle aura toujours de la valeur pour les infrastructures civiques et urbaines puisqu’elle aura des données que les villes demandent, et dont elles ont besoin. Par exemple, on se fie souvent aux données d’Uber pour faire des déductions quant au trafic urbain ou même quant à la planification du métro. Le métro de Washington DC a consulté les données Uber afin de comprendre ce qu’il se passe lorsque le métro s’arrête. Par conséquent, ces plateformes devraient principalement être perçues comme des agrégateurs de données.

Que font-elles de ces données ?

Je pense que sur le long terme, ces données vont aider à construire ce qu’on appelle une ville « intelligente » [smart city]. Quand la gouvernance des villes commencera à s’intéresser à des initiatives basées sur les données, ce sont ces entreprises qui détiendront l’information. Uber ne souhaite pas nécessairement être élue au sein d’un conseil municipal. Ils cherchent à obtenir un soft power dans les villes, qui leur permettra de créer un agenda et de s’établir en tant que propriétaires d’un amas de données. Au moins, on commence vraiment à voir que les plateformes cherchent à comprendre le futur des villes. L’un des derniers pitch decks de Deliveroo, ces projets que l’on présente à un publicitaire ou à un investisseur potentiel, dessine la vision que cette entreprise a du futur. Les entreprises affirment ainsi qu’elles auront une quantité infinie de données sur la consommation et la livraison de nourriture, ainsi que des schémas de base sur l’alimentation dans les villes. Leur vision sur le long terme est de contrôler entièrement la chaîne logistique : comment la nourriture est générée et comment elle arrive jusqu’à chez vous. Il est sûr que c’est une vision ambitieuse.

C’est une vision dystopique, n’est-ce pas ?

Tout à fait. Et qui tente activement de se mettre en œuvre en l’absence de toute politique démocratique ou de transparence. On ne parle pas seulement ici de la dégradation de la qualité de vie des travailleurs et de leurs organisations, mais aussi de véritables investissements à long terme dans la planification de la ville, menés par des acteurs qui échappent aux valeurs démocratiques.

Puisque votre recherche s’intéresse en ce moment à Deliveroo, pourriez-vous nous donner un aperçu précis de ce qu’ils font ?

Deliveroo est une entreprise essentiellement axée sur la science des données. Elle s’intéresse de près à vos schémas de consommation : l’heure à laquelle vous avez passé commande, ce que vous avez commandé, et en quelle quantité. Ce modèle économique repose sur un algorithme qui déploie des travailleurs lorsqu’ils sont demandés, et les renvoie quand ils ne le sont plus. En fait, si l’on s’adresse à des livreurs Deliveroo, leur première plainte, c’est qu’il n’y a pas de transparence. Ils ne comprennent pas comment l’entreprise fonctionne, pas plus qu’ils ne comprennent les algorithmes qui gouvernent leur vie. Il y a des jours avec du travail, et d’autres sans. Rien n’est prévisible. L’entreprise ne cesse de se déformer et de changer son mode opératoire. Ce que j’ai retenu des interviews avec les livreurs Deliveroo c’est que, de leur point de vue, l’entreprise leur paraît être une arnaque. Elle leur paraît être une sorte de boutique chaotique, instable et éphémère, à laquelle on ne s’inscrirait pour rien au monde. Pourtant, elle est évidemment pratique du point de vue du consommateur. On peut télécharger l’application, cinq minutes plus tard on commande la nourriture de n’importe quel restaurant et ça arrive jusqu’à notre porte. Je pense que l’obtention, en échange, de nos données, est ce qui dirige une large proportion de l’économie numérique. Si l’on y pense, on peut refuser de céder ses données à l’entreprise, mais quand on a vraiment envie d’un cheeseburger, on préfère que ce soit pratique et facile.

Les entreprises dépeignent ces plateformes comme des extensions impartiales du marché libre. La question est bien sûr : Qui détient le pouvoir ? Une plateforme ne peut recruter et licencier les personnes. Les livreurs Deliveroo de Cologne ont récemment tenté d’établir un conseil de travail. Ce qui en a découlé, c’est que les contrats de travail de tous les livreurs impliqués ont été miraculeusement interrompus. Qui en est responsable ? Un algorithme ?

Le cas que vous mentionnez n’est pas le premier où des livreurs Deliveroo ont été simplement renvoyés – ou supprimés – de l’application. Il n’y a aucune transparence par rapport à l’algorithme, ou par rapport à l’entité qui prend réellement les décisions de gestion. C’est beaucoup de stress pour les travailleurs au jour le jour, car ils ne peuvent rien planifier. Chaque jour, ils ne savent pas s’ils vont gagner de l’argent ou non, si ça vaut la peine de sortir. Il est difficile de planifier sa vie autour d’une source de revenus aussi instable. En plus de cela, il suffit que quelques personnes autour d’eux soient supprimées pour qu’ils commencent à s’inquiéter. Est-ce que je fais un bon travail ? Ces décisions sont-elles basées sur la performance au travail ? Ou est-ce l’algorithme qui a soudainement décidé qu’en fait il n’avait pas besoin de ces personnes ? Ai-je fait quelque chose de mal ? Cette appli peut-elle vraiment accéder à des informations sur mon téléphone, où j’ai critiqué l’entreprise dans un mail ? Tout cela crée du stress, mais aussi de la paranoïa car les travailleurs ne comprennent pas – et ne peuvent comprendre – les règles du jeu.

Cette instabilité explique que le secteur entier soit souvent qualifié d’« économie des petits boulots » [gig economy]. Cette formule suggère une forme de travail occasionnelle, qui représente rarement la source de revenus principale du travailleur. Est-ce le cas ?

De récents sondages suggèrent que la plupart de ceux qui travaillent avec ces plateformes ne se reposent pas uniquement sur les revenus issus de ce travail. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne se reposent pas dessus. Ils ont souvent plusieurs emplois à temps partiel. À Édimbourg, il y a une séparation nette. D’un côté, il y a les étudiants-travailleurs, auxquels la plupart des gens ne font pas attention, je pense. Ce sont de jeunes gens et ils ne réfléchissent pas forcément aux risques qu’ils encourent. En fait, être coursier pour Deliveroo peut sembler être un super travail quand on est sur son vélo. Ils ont tendance à ne pas voir ça comme un travail, et ne sont pas particulièrement inquiets de percuter une voiture. On pourrait appeler ça « l’exploitation de l’intérêt d’une personne de dix-huit ans pour sa santé, sa forme et son attrait ». D’un autre côté, il y a des personnes qui sont réellement en difficulté et qui dépendent entièrement de ces plateformes. Cependant, le travailleur idéal pour ces entreprises est quelqu’un qui n’a pas besoin de travail, et c’est bien là le problème. Cela rend aussi très difficile toute organisation, puisque seule une partie des travailleurs se trouve dans une situation désespérée. Une bonne partie dirait « Je n’ai pas envie que ce soit régularisé, je n’ai pas envie d’être appelé employé, je veux seulement monter sur mon vélo et me faire vingt-cinq livres quand j’en ai besoin. »

« À quoi est-ce que ça ressemblerait, si tout n’était dirigé que par une économie de petits boulots ? De mon point de vue, cela ressemblerait au chaos »

 

Ainsi, les entreprises soutiennent à raison qu’un grand nombre de leurs travailleurs apprécient cette liberté. D’un point de vue technique, ils sont pour la plupart leurs propres employés. Mais le sont-ils vraiment ? Et qu’en est-il de la sécurité sociale ?

C’est un problème insoluble. Il nous faut soit décider que ces plateformes ont besoin d’une forme de régulation étatique et que le statut des employés n’est pas réellement celui de travailleur indépendant. Ce qui signifierait que ces personnes sont des travailleurs et que les entreprises leur doivent des salaires, des systèmes de retraite et des congés maladie plus importants. Soit il pourrait y avoir une pression continue qui ferait triompher l’idée de marché libre et de travailleur flexible. Le problème à long terme serait alors celui de la sécurité sociale. À quoi est-ce que ça ressemblerait, si tout n’était dirigé que par une économie des petits boulots ? De mon point de vue, cela ressemblerait au chaos. Je ne peux tout simplement pas croire que ce soit un modèle durable. Imaginons par exemple le secteur des soins de santé, remodulé en une plateforme. Le NHS (National Health Service) revu par l’économie des petits boulots, pour moi c’est la mort assurée de beaucoup de personnes.

En étant, techniquement, leur propre employé, ces travailleurs sont aussi responsables de leur matériel. Les conducteurs Uber doivent avoir leur propre voiture. Les coursiers Deliveroo doivent entretenir leur propre bicyclette. Si l’on repense à Marx, la situation est ironique dans le sens où d’une certaine manière, ces travailleurs possèdent les moyens de production. N’est-ce pas une forme de responsabilisation ?

Il faut se demander où se situe la valeur réelle de ces entreprises. Les investisseurs ne soutiennent pas Deliveroo et Airbnb parce qu’ils livrent de la nourriture ou permettent aux personnes de louer un endroit où dormir, mais parce qu’ils sont aussi des agrégateurs de données. Celui qui contrôle l’algorithme et la science des données a plus de pouvoir dans une relation de travail que celui qui exécute le labeur. Vous pouvez être le meilleur artisan, le meilleur cycliste, mais cela ne vous aidera pas si vous êtes soumis à une toute nouvelle forme de gestion entremêlée aux sciences des données, et vous ne pourrez ni comprendre, ni même accéder à l’algorithme. Vous ne pouvez pas choisir de participer ou non. Cela vaut aussi pour le consommateur. Peut-être souhaitez-vous continuer à utiliser le service, mais ne voudriez-vous pas avoir plus de contrôle sur les variables qui vous sont proposées ? Rien de tout cela n’est possible, pour les consommateurs comme pour les travailleurs. Vous pouvez soit donner toutes vos données, soit ne pas utiliser le service. La situation ne s’arrête pas aux coursiers qui manifestent, il y a aussi tout un pan obscur, gardé secret.

« Vous apprenez à l’algorithme comment maximiser les profits. Les gens doivent être capables de voir les infrastructures de ces données, afin de pouvoir poser les bonnes questions à leur sujet »

 

Est-ce que ça veut dire que les travailleurs comme les consommateurs vont devoir acquérir une connaissance basique de la science des données, s’ils veulent reprendre le contrôle ?

Il n’y a pas besoin à tout prix d’être statisticien pour comprendre cela. Ce qu’il est nécessaire de comprendre, c’est que ce n’est pas seulement votre labeur personnel qui crée de la valeur. Il faut comprendre que vous générez vous-même des données en faisant simplement du vélo. Vous pouvez avoir l’impression que vous ne faites que livrer une pizza à un client, pourtant, vous avez cette application sur votre téléphone tout le long et ce que vous faisiez en réalité, c’était de dessiner une carte de la ville pour Deliveroo. Vous apprenez à l’algorithme comment maximiser les profits. Les gens doivent être capables de voir les infrastructures de ces données, afin de pouvoir poser les bonnes questions à leur sujet. Ces infrastructures devraient être transparentes au sein de la société civile. On a assisté à la mise en place d’une économie numérique et l’on prend pour acquis le fait que les entreprises aient des ressources confidentielles, auxquelles on n’a pas accès. Pourtant, je pense qu’il faut vraiment considérer ces algorithmes comme quelque chose qu’il est possible d’observer, de critiquer, et à propos duquel on peut faire des choix.

Jusqu’ici, nous avons parlé des effets négatifs de la transformation numérique du travail. Quels en sont les bons côtés, et quelles possibilités offrent-ils ?

Il faut se souvenir qu’internet lui-même est né d’un enthousiasme incroyable pour le libre accès, la participation et les réseaux non hiérarchisés. Cela s’applique aussi à de nombreuses plateformes apparues récemment. Airbnb, par exemple, découle de la mode du couch surfing : les gens étaient excités par de nouvelles formes de partage et de production d’égal à égal. L’économie collaborative, au sens premier, pourrait ouvrir de nouvelles voies à la production et à la consommation durables. On y associe l’idée que le partage pourrait être plus durable, ou pourrait engendrer davantage de pratiques sociales équitables – et ce sont en effet de belles idées. Si l’on observe certains précurseurs de ces plateformes, on peut voir qu’elles ont réellement créé des arrangements nouveaux et intéressants. Cependant, dès que le capital-risque est investi dans quelque chose qui, par conséquent, doit s’agrandir et se met à désirer activement un monopole, alors on n’est plus dans une simple économie de partage ou de troc. On a affaire à des instruments de finance nouveaux, sophistiqués, qui extraient le profit à la fois des personnes et de la ville. Les aspects positifs de l’économie numérique s’ouvrent presque aussitôt à l’exploitation. Le capital est bien plus rapide que nous. S’il voit une chance de faire de l’argent et de créer de nouveaux marchés, il la saisit. Nous nous trouvons dans une sorte de contradiction : la transformation numérique pourrait changer notre façon de vivre et de travailler en mieux, mais au lieu de ça nous sommes désormais empêtrés dans un nouveau capitalisme malveillant.

Interview : Jonas Hermann

Traduction : Nikolas Behagel

 

 

Karen Gregory est maître de conférences à l’université d’Édimbourg. Ses recherches portent sur l’économie numérique et ses effets sur la société. Elle a récemment mené des interviews sur l’expérience professionnelle des livreurs Deliveroo à Édimbourg.

« L’intelligence en elle-même ne s’intéresse pas au concept de pouvoir »

 

Devons-nous nous méfier de l’intelligence artificielle ? Dans son interview avec le magazine 42, le professeur Robert Trappl nous fait part de son analyse sur les interactions entre rationalité et émotion, et sur une possible cohabitation entre Homme et Machine. Il nous explique pourquoi il y a de quoi être optimiste.

 


 

Prof. Dr Trappl – Avec quels préjugés sur l’intelligence artificielle voudriez-vous en finir ?

Je voudrais en finir avec le préjugé que la poursuite du développement de l’intelligence artificielle contienne le risque de créer une super-intelligence qui dominerait le monde et réduirait les Hommes à l’esclavage, voire les anéantirait complètement. Je ne pense pas que cela puisse être le cas. Même si cette position est défendue par des personnes, brillantes dans d’autres domaines, tel qu’Elon Musk ou bien Stephen Hawking.

Pourquoi doutez-vous qu’il puisse exister une super-intelligence hostile ?

L’expression « super-intelligence » accorde à l’intelligence une qualité qui ne lui est pas propre, celle de l’intention. L’intelligence est avant tout l’effort lié à la résolution de problèmes et à la survie dans un environnement imprévisible. Motifs et objectifs connexes – naturellement adaptés à leur propre environnement de vie – trouvent leur origine en nous, les Hommes, dans un autre système. L’intelligence en elle-même ne s’intéresse pas au concept de pouvoir. Il est vrai cependant qu’au CARIA aussi, nous travaillons actuellement à la modélisation de personnalités. Je n’exclus pas complètement la possibilité que ce genre de simulations de personnalités puisse un jour s’avérer problématique pour l’humanité.

« D’après cela, les robots en tant que conjoints devraient, jusqu’à un certain point, être imprévisibles pour rester intéressants. Il leur faut pour ainsi dire le caractère humain »

 

Comment se développent les relations entre les Hommes et les machines avec l’humanisation grandissante de l’intelligence artificielle ?

Voici un exemple : le livre Love and Sex with Robots de l’auteur anglais David Levy met en scène un futur où il serait possible de se marier avec un robot. Parce que j’étais curieux, j’ai alors étudié la loi matrimoniale autrichienne. D’après celle-ci, les robots ne sont aucunement exclus en tant qu’époux potentiels. La loi requiert cependant que les deux partenaires aient minimum seize ans. Et qui voudrait épouser un robot vieux de seize ans ? Un autre livre qui adresse d’intéressantes hypothèses à cet égard est The Intimate Machine, datant des années 1980 et écrit par Neil Frude. D’après celui-ci, les robots en tant que conjoints devraient, jusqu’à un certain point, être imprévisibles pour rester intéressants. Il leur faut pour ainsi dire le caractère humain. Les algorithmes des sites de rencontres se fondent sur un principe similaire : essayer de trouver des personnes qui se ressemblent mais dont les petites différences font tout le charme. L’aventure de la rencontre fortuite est ainsi remplacée par le choix planifié d’un partenaire similaire. De là, il ne reste qu’un pas à faire avant d’en arriver à une union entre Hommes et robots.

Par le passé, l’ère de l’intelligence artificielle a déjà souvent été proclamée, sans qu’elle soit pour autant survenue. Qu’est-ce qui est différent cette fois ?

Entre temps, les avancées nécessaires ont été faites dans le développement technologique et les personnes en ont pris conscience. Lors d’une partie d’échec contre l’ordinateur IBM Deep Blue en 1997, la défaite de Garry Kasparov était prévisible, du fait que le développement de la puissance de traitement suivait la loi Moore, et doublait alors toujours dans une période de 12 à 24 mois. En revanche, la défaite de Lee Sedol, champion mondial du jeu de go, contre le logiciel « AlphaGo » a bluffé les experts. Pour la première fois, des principes de Deep Learning, ou « apprentissage profond », ont alors été appliqués pour susciter un impact médiatique. Le Deep Learning fait partie du domaine du Machine Learning qui combine une grande quantité de données avec la structure des réseaux neuronaux du cerveau humain tels que nous les connaissons. Grâce à cette structure en réseau, un algorithme, par exemple, peut constamment relier ce qu’il a appris avec de nouveaux contenus et ainsi se développer davantage par lui-même. Bien que ces approches aient déjà été utilisées dans les années 1970-80, leur potentiel ne pouvait pas être déployé parce que les ordinateurs n’étaient pas suffisamment rapides, n’avaient pas assez de mémoire et parce que la connexion internet n’existait pas encore. Ce sont surtout les possibilités offertes par l’apprentissage profond qui amènent les personnes à penser que « tout ceci est un véritable danger », les machines et les algorithmes pouvant, sur le long terme, effectivement remplacer la main d’œuvre humaine. En effet, beaucoup d’emplois deviennent superflus. Ce que l’on remarque c’est que, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, ce phénomène est moins visible du côté des ouvriers et des artisans mais plus présent chez les salariés. De nos jours, lorsqu’on va à la banque, il n’y a presque plus personne. Les postes n’existent tout simplement plus. Naturellement, ceci est tout de même inquiétant. Des pronostics comme ceux effectués par McKinsey & Company, conseiller en gestion d’entreprise, prévoient que 40 à 50% des métiers pourront être remplacés par la numérisation.

Des pronostics de ce type fluctuent parfois considérablement. Dans l’ensemble, ils soulignent surtout que la numérisation introduit une transformation dans le monde du travail.

Oui, absolument, mais en fait, nous sommes tous d’accord pour dire qu’il y a quelque chose de disruptif. Le développement de la numérisation, c’est-à-dire la capacité grandissante de traitement et le degré de connexion, ce sont là des avancées qui ont rendu saisissable la thématique de l’intelligence artificielle.

Le mot clé est « Deep Learning » : Alan Turing avait déjà développé l’idée de la « Child Machine », un algorithme basique, capable d’apprendre par lui-même. Est-ce que cela signifie que le futur de l’intelligence artificielle va subir un processus de croissance semblable à celui d’un enfant ?

Actuellement, nous travaillons sur deux projets qui étudient comment les enfants apprennent à parler en interagissant avec leur environnement. Ces projets apportent beaucoup à notre recherche sur comment enseigner à un robot à effectuer certaines tâches, comme par exemple réparer le moteur d’une voiture. Pour cela nous devons d’abord créer un vocabulaire commun, pour qu’Homme et Machine puissent interagir efficacement. Cela peut être étendu, en présentant certaines choses de la manière suivante, par exemple en disant : « Ceci est un tuyau et non un tube ». C’est de cette façon qu’un robot, semblable à un apprenti ou bien aussi un enfant, va comprendre le contexte et mettre en application des instructions. Cela est, certes, bien plus difficile que l’on ne le pense mais cela reste possible.

Le développement vers la Personnalité Augmentée (Augmented Personality) ou bien la Réalité Augmentée (Augmented Reality) est évident, puisque finalement mon Smartphone n’est rien d’autre qu’une extension de moi-même, mis à part le fait que l’interface tactile est en comparaison encore assez simple.

Oui, c’est vrai, mais cette technologie est constamment améliorée. En revanche, on est encore très éloigné de ce que l’on voit dans les films de science-fiction. L’idée qu’à l’avenir nous pourrions télécharger notre « moi » sous la forme d’un logiciel cérébral est dans un certain sens une illusion, parce que dans notre cerveau, Hardware et Software sont inséparables, et sont parfois même appelés Wetware. Je ne peux donc rien télécharger. Contrairement à l’ordinateur, pour lequel je sais que si j’ai telle configuration de Hardware et de système d’exploitation, je peux y télécharger n’importe quel programme. Nous, en tant qu’Hommes, n’avons pas toutes ces possibilités. Actuellement, cette vision ne semble pas réalisable mais qui sait à quoi ressembleront les choses dans cinquante ans ?

« L’idée initiale de considérer la rationalité et l’émotivité comme deux pôles distincts est donc fausse, parce que celles-ci se complètent pour diverses raisons »

 

Les recherches ont maintenant montré que nous avons aussi besoin de l’intelligence émotionnelle, pour prendre de bonnes décisions.

Je pense que nous avons commis une grosse erreur dans les études sur l’IA en considérant l’intelligence comme quelque chose de purement rationnel et en délaissant son caractère émotionnel. Depuis la moitié des années 1990, au plus tard, nous savons que les personnes moins émotives prennent de moins bonnes décisions rationnelles. L’idée initiale de considérer la rationalité et l’émotivité comme deux pôles distincts est donc fausse, parce que celles-ci se complètent pour diverses raisons. Pas seulement en communication, où le caractère interpersonnel est extrêmement important, mais aussi pour récupérer du contenu mnésique. Ce qui porte une charge émotionnelle et qui a des liens avec la mémoire épisodique est récupéré en priorité. Donc, lorsque l’on réfléchit sur l’intelligence artificielle, on ne peut pas passer à côté de l’émotivité. Pour le moment, les ordinateurs n’ont très probablement pas d’émotions. Mais ce qu’ils savent très bien faire, c’est reconnaître les émotions, les travailler, et les exprimer. C’est donc ce que fait un acteur, il exprime et met en avant des émotions qu’il ne ressent pas forcément lui-même. Il joue un rôle et ça, les ordinateurs, robots, et Synthetic Actors en sont aussi capables, et de mieux en mieux.

Peut-il déjà y avoir entre Homme et Machine des relations similaires et une compréhension mutuelle semblable à ce qui existe entre les Hommes ?

Honnêtement, je ne sais pas. Mais je pense que dans cette perspective beaucoup de choses sont possibles, étant donné que les Hommes aiment déjà des objets qui n’ont absolument aucune intelligence comme par exemple des simulations de vie animale. Cela a commencé avec « Paro », le robot-phoque. Puis le chien-robot, « Aibo » a suivi. Celui-ci est néanmoins un contre-exemple. Les robots métalliques ou plastiques ne se laissent pas appréhender de façon aussi sympathique que ceux en fourrure, même si elle est synthétique. Mais je ne peux naturellement pas exclure l’éventualité qu’il y ait un jour un robot qui fasse l’expérience du moi. Il existe déjà l’hypothèse que les robots ont peut-être une forme antérieure de conscience qui fonctionne sur une forme de sensibilité, parce qu’ils savent où ils se trouvent et où ils doivent aller. Ils disposent d’une représentation spatiale du monde extérieur, sans laquelle ils se cogneraient constamment. Mais ils ne disposent très probablement pas d’une véritable conscience. Peut-être que cela arrivera un jour. Peut-être qu’un jour, les robots devront avoir quelque chose comme une conscience, parce que certaines tâches ne peuvent être réalisées autrement. Bien que plus de 90% de nos actions soient inconscientes, nous les avons, en majorité, apprises au moins une fois. À ce moment-là, elles étaient conscientes et nous les avons intériorisées. Cela pourrait aussi fonctionner de cette manière pour les robots.

« Nous sommes si enthousiastes à l’idée de voir le danger ! »

 

Existe-t-il des différences culturelles dans l’acceptation des robots et de l’intelligence artificielle, ou plutôt dans l’interaction avec eux ?

Oui, elles existent. Les Allemands, les Autrichiens aussi, sont probablement les plus grands techno-sceptiques au monde vis-à-vis de la technologie avancée, qui durant la Seconde Guerre mondiale a servi au meurtre dans les camps de concentration. Lorsque des chercheurs de renom, issus du domaine de la cybernétique, se rendent en Allemagne, on ne parle souvent que des dangers et des horreurs associés à celle-ci. Nous sommes si enthousiastes à l’idée de voir le danger ! Contrairement à d’autres nations qui y voient plutôt quelque chose de positif et qui, en prenant l’exemple de l’automobile, vont plutôt dire des choses telles que : « Oui, bien sûr que des personnes en sont mortes, mais cela a également permis d’améliorer la mobilité de façon significative ». Les Allemands sont actuellement coincés dans un système de pensée que je ne peux pas accepter. Il faut que je dise ça très clairement, les Allemands et les Autrichiens courent le risque de prendre du retard sur le plan technologique. Par exemple, au Japon, le rapport à la technologie est très différent. Là-bas, les robots-soigneurs sont plus facilement acceptés parce que cela les embarrasse de montrer leurs faiblesses. Être dans son lit d’hôpital et être pris en charge par un robot-soigneur est pour cette raison beaucoup plus agréable pour le patient que si un être humain s’occupait de lui. Chez nous, on dirait plutôt que la caisse sociale essaye de faire des économies en envoyant un robot alors que l’on aurait préféré avoir madame XY pour parler de la pluie et du beau temps. Personne n’a tort ou raison dans les deux cas, il existe tout simplement une différence culturelle dans la manière d’appréhender la technologie. J’ai moi-même été surpris que l’un des chercheurs japonais des plus connus en robotique ait écrit un livre intitulé The Buddha in the Robot. Si une personne de l’Église catholique parlait du « Christ dans le robot », ce serait perçu comme purement blasphématoire. Je me suis récemment permis un peu d’humour en réaction au livre d’Harari Homo Deus et j’ai tenu une conférence sur le « Robot Deus ». Puisque tout le monde dit déjà que les robots vont devenir les maîtres du monde, nous devrions commencer dès maintenant à créer une théologie du dieu robot. Cette idée a déjà été mise en pratique à la Silicon Valley, où Anthony Levandowski a fondé l’église « Way of the Future », qui met l’intelligence artificielle au centre de ses pratiques religieuses.

Vous n’avez visiblement aucunement peur d’un futur où l’intelligence artificielle jouerait un rôle grandissant au sein de la société. D’où vous vient cet optimisme ?

Cela tient sûrement à mon histoire personnelle. Je suis né en 1939 et j’ai ainsi consciemment fait l’expérience de la Seconde Guerre mondiale et tout aussi naturellement de la reconstruction. Notre vie s’est énormément améliorée grâce aux progrès technologiques, ils nous ont beaucoup apporté. Nous vivons plus longtemps et dans de meilleures conditions, nous ne devons plus avoir froid en hiver, nous travaillons moins et nous transportons l’Encyclopédie Britannica partout avec nous grâce à notre Smartphone. Cela ne veut pas dire qu’on doit accueillir chaque nouveauté technique les yeux fermés. On doit tout de même rester sceptique et questionner de façon critique les effets des nouvelles technologies comme cela a été mis en évidence par le phénomène des « Fake News ». Néanmoins, en Europe centrale, une grande partie de la population vit déjà dans des conditions paradisiaques. Les personnes qui ne le voient pas ainsi, n’ont, j’en ai peur, aucune conscience historique.

La plus grande menace pour notre futur nous vient-elle de l’Homme ou bien de l’intelligence artificielle ?

Depuis l’élection de Donald Trump, je suis plutôt sûr qu’elle nous vient de l’Homme. D’après moi, l’intelligence artificielle ne représente actuellement pas une menace.

Quel rôle peut jouer l’intelligence artificielle dans le développement positif de notre société ?

Dans l’idéal, nous travaillerons encore moins et profiterons encore plus de la vie. Je peux déjà imaginer que ce qui a trait au personnel et au corporel sera plus important si nous avons plus de temps et que nous utilisons ce temps de façon positive. Mon pronostic pour l’avenir est le suivant : plus de liberté, plus d’indépendance, de focalisation sur l’émotionnel, l’artistique, la personnalité et la littérature. Je pense que l’art et la création vont avoir une importance encore plus grande que maintenant. Cela nous ouvre un champ infini de possibilités. Et, si ça ne cause pas de pertes matérielles, je trouve ça très tentant de se libérer des corvées.

Quels progrès sont encore nécessaires pour que nous puissions réaliser ce potentiel positif en termes de cybernétique et de robotique ?

Je pense qu’il faut changer la façon déplorable dont on parle souvent des mathématiques et de l’informatique. Nous avons besoin d’un changement de mentalité, vers la beauté et l’esthétique de ce qui est abstrait. Une formule mathématique peut par exemple être ressentie comme quelque chose de très beau et d’intuitivement juste sans que l’on ne connaisse sa dérivation. Bien sûr, on ne devrait pas seulement créer des formules d’après le ressenti esthétique, mais le résultat peut être inspirant. Et c’est exactement de la même manière qu’un algorithme peut être stimulant, nous devons rendre tangible cette esthétique qui se trouve dans les sujets de MINT. Je verrais très bien une éducation allant dans ce sens. Parce que c’est une tragédie que jusqu’à présent l’interaction se limite à essuyer une surface en verre avec ses doigts.

Nous avons donc besoin d’une meilleure valorisation de ce qui est technologique sans pour autant dévaloriser ce qui ne l’est pas ?

Absolument. On doit savoir apprécier les deux sans les mettre en concurrence. Mais justement, à cause de toutes ces règles et prescriptions, on donne encore beaucoup trop de place à la peur de la technologie, dans l’espace germanique comme dans le reste de l’Union européenne. Bien qu’il ait existé un groupe de travail intéressant dirigé par Mady Delvaux, qui a développé l’idée que les ordinateurs intelligents pourraient aussi avoir quelque chose comme une personnalité juridique.

Ce qui signifie le besoin d’un cadre juridique clair pour permettre une interaction naturelle avec l’intelligence artificielle.

Oui, mais surtout cela permet de donner une indépendance juridique aux ordinateurs intelligents. Cela pourrait signifier qu’on ne puisse plus tirer sur la prise comme ça. Mais dans le cas d’une mauvaise conduite, comme lors d’un accident de voiture, cela pourrait alors entraîner des répercussions directes pour l’ordinateur.

Cela veut dire que nous allons attribuer le principe de responsabilité à l’intelligence artificielle ?

Oui, bien sûr, nous allons même le devoir. Auparavant, il nous avait bien semblé absurde d’attribuer la responsabilité à une construction imaginaire telle que l’entreprise. Aujourd’hui, c’est un aspect évident de notre système économique et de notre société. Naturellement, nous allons souvent attribuer la responsabilité aux êtres humains. Il nous faut, malgré tout, le concept de responsabilité personnelle, pour permettre une interaction naturelle avec des objets agissants de façon indépendante et quotidienne au sein notre société.

Interview : Kurt Bille

Traduction : Zina Eberlein

 

 

Robert Trappl est le directeur du Centre Autrichien de Recherche sur l’Intelligence Artificielle (CARIA). En Europe, il est considéré comme un pionnier dans le domaine de la cybernétique et de l’intelligence artificielle. Un point central de son travail repose sur l’analyse du rôle des émotions dans la poursuite du développement de l’intelligence artificielle (IA).

« Après cette interview, votre cerveau ne sera plus le même qu’avant »

0 1 #3 © Max Dauven

Quel est l’impact de la numérisation sur notre psychisme et notre cerveau ? Dans cette interview pour 42-magazine le professeur Montag nous parle de l’utilité de Counter Strike, du comportement conditionné et de la nécessité urgente de mieux contrôler la numérisation.

 


 

Professeur Montag – je ne connais presque plus aucun numéro de téléphone par cœur et je ne trouve mon chemin qu’avec l’aide de Google Maps. Mon cerveau est-il victime de la révolution numérique?

Ne plus connaître de numéro par cœur ne signifie pas en soi que nous devenons plus « bêtes ». De nos jours, ce sont tout simplement d’autres capacités que l’apprentissage par cœur de ces numéros qui sont demandées. Il y a pour l’instant, malheureusement, peu d’études sur ce sujet. C’est pourquoi nous ne savons pas encore précisément si, et dans quelle mesure, notre capacité de mémorisation a été dégradée par la révolution numérique.

Que disent les analyses effectuées jusqu’ici ?

Une étude intéressante a été réalisée par une équipe de recherche israélienne : ils ont confié pendant trois mois un portable à des novices. Ils ont effectué des tests neuropsychologiques avant et après ; il s’agissait entre autre de mesurer l’impulsivité, les capacités de mémorisation mais aussi les compétences élémentaires en mathématiques. Après ces trois mois, les participants n’ont pas présenté une capacité mémorielle réduite. Cependant, la question de savoir comment on saisit une construction aussi complexe que la capacité mémorielle subsiste– il y a pour cela des méthodes très différentes. Il est intéressant de voir qu’après trois mois les participants qui faisaient un usage plus important du smartphone ont obtenu des résultats moins bons dans les tests de rapidité mathématique. Lors d’une autre étude dirigée par Kostadin Kushlev, il était demandé d’utiliser un smartphone en permanence, ce qui a eu pour conséquence un manque de concentration et un comportement s’apparentant au TDAH (trouble de déficit de l’attention). Ces premières études sur les smartphones laissent entendre que les constantes interruptions dont ceux-ci sont responsables, peuvent avoir une influence sur notre psychisme.

En dehors des répercussions négatives, y a-t-il aussi des effets positifs ?

Les effets de transfert au sens positif ont été principalement étudiés dans le cas des jeux vidéo — en particulier chez ceux qui avaient été décriés : dans les jeux de tir à la première personne comme Counter Strike. Dans ces jeux les joueurs doivent réagir rapidement à un grand nombre de stimulations. Quelques travaux ont montré que le jeu pouvait exercer l’imagination spatiale. Là-dessus je dois cependant ajouter qu’un récent travail de recensement, effectué par Giovanni Sala et ses collègues, visant à regrouper ces effets dans un contexte plus large, n’a pu observer ces effets que dans un nombre réduit d’études. Cela signifie que ces effets de transfert n’existent possiblement pas du tout ou de manière faible. Cependant, après d’autres travaux de recensement, certaines études ont mesuré que les effets de ces jeux sur le potentiel d’agression étaient, eux aussi, minimes.

Notre cerveau est aujourd’hui confronté à des conditions tout à fait différentes d’il y a 20 ans. Quelles répercussions produit fondamentalement la numérisation sur sa structure ?

Notre cerveau est neuroplastique. Cela signifie qu’il est sans cesse en cours de modification. De même votre cerveau ne sera, après cette interview, plus le même qu’avant. En fait c’est plutôt beau comme pensée : tout ce que nous vivons au quotidien laisse une empreinte. L’intensité d’une expérience détermine l’importance de l’empreinte à la fin de la journée. D’ailleurs, si votre cerveau ne se modifiait pas, vous ne pourriez pas vous souvenir de cet entretien plus tard.

Ce qui manque cependant encore à la recherche sont des méthodes “in vivo“, c’est-à-dire des méthodes d’imagerie du cerveau dans l’être humain vivant, en action, afin de pouvoir représenter ces modifications à l’échelle moléculaire. Nos méthodes actuelles dans le domaine humain incluent le plus souvent des procédés comme l’imagerie par résonance magnétique. Ces procédés sont formidables mais ne nous procurent pour l’instant qu’un aperçu grossier des méthodes de travail du cerveau humain.

Je suis convaincu que le contact quotidien avec le monde numérique laissera des traces. La question est de savoir lesquelles exactement. Un exemple : lors d’une étude sur des joueurs d’un Massively Multiplayer Online Role Play Games (MMORPG), on a découvert que les joueurs expérimentés qui – d’après leur auto-évaluation – sont addicts au jeu, ont un cortex orbitofrontal plus petit. Chez les participants à l’étude qui n’avaient jamais joué à ce MMORPG et qui ne l’ont fait que durant six semaines, le volume du cerveau s’est réduit dans cette zone, alors que les valeurs de dépendance de ce groupe, d’après leur auto-évaluation, ont légèrement augmenté. Cette zone semble donc être en lien direct avec l’apparition de la dépendance. Nous avons donc pu montrer qu’on pouvait potentiellement attribuer cet effet au jeu.

« Il y a une différence entre quelqu’un qui lit le feuilleton du Zeit sur sa tablette et quelqu’un qui est addict à la pornographie en ligne »

 

Quand on parle de la numérisation, il semble qu’il y ait deux camps parmi les psychologues et les neurologues : ceux qui voient dans la numérisation l’œuvre du diable et ceux qui y voient de nouveaux potentiels. Auquel de ces groupes appartenez-vous?

La numérisation est toujours à deux faces. L’invention de l’iPhone qui date aujourd’hui d’il y a 11 ans, a été une découverte folle. Elle n’a cependant pas seulement facilité la communication, mais elle a également accéléré notre rythme de travail. Je suis convaincu que le travail que nous faisions il y a 20 ans, nous pouvons aujourd’hui le faire en moitié moins de temps. Pour autant nous ne travaillons pas quatre heures de moins, mais au contraire souvent plus longtemps. Nous devons reconnaître qu’avec la révolution numérique — a priori une invention qui est aussi censée nous alléger professionnellement —  tout est, de fait, accéléré. Et ceci à un tel degré, que nous passons à présent encore plus de temps au bureau (mobile ou pas). Ceci m’apparaît comme un des problèmes centraux.

Il faut considérer en outre que nous utilisons au quotidien beaucoup de contenus digitaux différents. On ne peut donc pas évaluer leur effet de manière générale. Il y a une différence entre quelqu’un qui lit le feuilleton du Zeit sur sa tablette et quelqu’un qui passe son temps sur des sites pornographiques et développe potentiellement une addiction. De même le smartphone n’est, en soi, ni bon, ni mauvais. Les effets positifs ou négatifs dépendent de notre utilisation de cette technologie. En bref, l’utilité de la révolution numérique pour tout un chacun se reflétera dans notre capacité à apprendre à utiliser smartphones et compagnie de manière intelligente.

A quoi ressemble alors une utilisation intelligente ?

Afin d’illustrer cela j’ai, il y a plusieurs années déjà, tracé une fonction en U inversé qui illustre le rapport entre travail productif et utilisation du smartphone. Si vous employez le smartphone intelligemment, alors cet appareil vous rendra plus productif. Mais il y a un point culminant, à partir duquel le tout bascule et l’appareil vous rend improductif. A mon avis, ce point se situe au moment où, au quotidien, vous êtes sans arrêt interrompu. Si, lorsque vous retranscrirez notre entretien plus tard, vous lisez toutes les deux minutes un nouvel e-mail ou un message Whatsapp – alors vous n’aurez jamais fini. Notre pauvre cerveau ne peut pas faire autrement que de réagir à ces nouveaux signaux : ils pourraient bien être importants. En effet nous avons affaire ici à de nombreuses micro-interruptions et celles-ci nous empêchent souvent de nous plonger entièrement dans notre travail. Une étude récente très intéressante a montré que le smartphone puise déjà dans les ressources cognitives en étant simplement posé devant vous sur votre bureau. Vous ne pouvez plus vous concentrer sur votre travail sur ordinateur, parce que vous êtes toujours dans l’attente de quelque chose de distrayant provenant de votre smartphone.

Suis-je donc tout simplement conditionnée ?

Oui en effet, nous observons ici un processus d’apprentissage simple. Voyageons dans le temps, jusqu’à l’époque qui précède la naissance de l’iPhone : à la sortie du travail, vous vous rendez à la station de bus et vous ratez ce dernier. Que faites-vous alors ? Vous lisez peut-être un livre ou bien vous discutez avec un collègue. La même situation après la naissance du smartphone : le bus part, vous vous énervez — puis vous vous souvenez que vous pouvez maintenant répondre à vos e-mails sur votre portable. A partir de ce moment, vous vous habituez à toujours sortir votre smartphone à l’arrêt de bus. Quelques semaines plus tard le signal « arrêt de bus » suffira à vous faire prendre automatiquement le portable dans la main.

Que puis-je faire pour interrompre ce cercle vicieux ?

Là-dessus je ne peux vous donner qu’une réponse décevante. Dernièrement une étude a analysé la durée nécessaire pour adopter une nouvelle habitude. Il faut en moyenne 66 jours. C’est très long. Si l’on pouvait appliquer cette étude, et donc ce chiffre,  à l’évolution de l’accoutumance au smartphone, cela voudrait dire qu’à chaque fois que vous quittez le travail vous devriez le mettre dans la poche arrière de votre sac. Il vous faudrait alors aller pendant 66 jours à l’arrêt de bus sans. Mais le problème est que l’arrêt de bus n’est pas le seul signal associé au smartphone. Entre-temps il en est un nombre infini qui nous le fait sortir par réflexe.

« Le smartphone est un tueur de sommeil »

 

La poche arrière du sac-à-dos ne suffit donc pas à elle seule. Que peut-on faire d’autre pour réduire notre utilisation du smartphone ?

Je passe moi-même beaucoup de temps sur mon smartphone. C’est pourquoi j’ai pris pour habitude de ne plus du tout l’utiliser dans la chambre à coucher. Pour cela je me suis procuré un réveil analogique. Nous savons que l’utilisation du smartphone le soir s’accompagne d’un temps et d’une qualité de sommeil réduits, car beaucoup d’entre nous ne se contentent pas de l’utiliser dans leur chambre comme réveil, mais passent au contraire la soirée à surfer sur internet depuis leur lit. Tout à coup il est une heure du matin, mais le réveil du smartphone sonnera quand même à six heures… De plus beaucoup oublient de mettre les messageries instantanées en silencieux, si bien qu’ils sont réveillés pendant la nuit par les messages reçus. Cet appareil tue le sommeil, il faut bien le dire.

Au quotidien, je porte d’ailleurs de nouveau une montre. Ainsi, je n’ai plus besoin de mon smartphone pour regarder l’heure. Ce qui est embêtant, c’est qu’on ne fait jamais que regarder l’heure. Quand j’ai l’appareil dans la main, je vois tout à coup que j’ai reçu un message Whatsapp. Et tout d’un coup je reste accrocher au smartphone pendant 20 minutes et une fois que je l’ai rangé, je ne sais toujours pas quelle heure il est.

« Les réseaux sociaux opèrent à l’aide de mécanismes perfides dans le but d’augmenter la pression sociale »

 

En dehors de l’habitude, la pression sociale joue un rôle. L’employeur, les amis — tous attendent une réponse rapide…

Les réseaux sociaux opèrent à l’aide de mécanismes perfides dans le but d’accroître cette pression sociale. Un exemple classique sont les deux signes « validé » de Whatsapp : j’ai vu que tu avais lu mon message — pourquoi ne me réponds-tu pas ? A mon avis les fournisseurs introduisent ce genre de choses pour accélérer et augmenter le trafique sur leur plateforme.

On trouve un autre mécanisme significatif sur Facebook : une des motivations pour visiter la plateforme c’est l’attente de retours positifs sous forme de likes. Le pouce vers le bas n’existe pas. Avec cela, les utilisateurs pourraient, par exemple, signaliser qu’ils ne tolèrent pas les hate speech. A mon avis le pouce vers le bas n’existe pas, parce que les utilisateurs se sentiraient moins bien sur Facebook. Qui aurait envie de recevoir des retours négatifs ? Cela réduirait le trafique, Facebook recevrait moins de données et il se pourrait qu’il gagne ainsi moins d’argent. Dans ce contexte nous devons réfléchir d’urgence au modèle de payement courant de la Sillicon Valley : on fait croire aux utilisateurs de la plupart des plateformes internet qu’ils reçoivent quelque chose gratuitement. Mais le service n’est pas gratuit— nous le payons avec nos données et les plateformes sont conçues de telle manière, à ce que nous générerions le plus de données possible. Ne serait-ce pas mieux de payer un montant comme 2,99 euros par mois pour un tel service et d’avoir ainsi la certitude que les données sont uniquement utilisées pour améliorer le service et non pas pour manipuler des élections ou pour exercer toute autre influence sur l’utilisateur.

En dehors du fait que nous payons avec nos données, le numérique génère aussi beaucoup de stress. Les personnes « analogiques » sont-elles plus heureuses? 

Non, je ne l’affirmerais pas de manière générale. D’autre part cela me semble être une question théorique : en Allemagne, 82 % des personnes utilisent internet. Les 18 autres pourcents sont probablement des enfants en bas-âge et des personnes très âgées, pour la plupart. Toutes les personnes entre ces deux classes d’âge ont au moins une connexion internet et le plus souvent aussi un smartphone. Il n’y a presque plus personne qui vit totalement de manière analogique.

Comment adaptons nous notre environnement à notre comportement d’utilisateurs ? 

Finalement on est allé jusqu’à entreprendre des modifications urbaines pour les utilisateurs de smartphone. Cologne et Augsburg testent en ce moment les signalisations dites „smombie“. Dans les stations de train, elles sont placées au sol, s’allument et éclairent ainsi par le bas les utilisateurs de smartphone quand le train arrive. Aux Etats-Unis, dans le New Jersey, on reçoit même une amende si on traverse la route en tant que piéton en écrivant un SMS.

Vous aimeriez voir ce genre de choses en Europe ?

Je crois que cela pourrait vite mener à une réglementation excessive. En réalité, on devrait faire confiance à notre bon sens. Mais c’est difficile parce que notre comportement, en particulier envers le smartphone, est brouillé — nous n’avons plus conscience de notre propre utilisation. Si je vous demande maintenant combien de fois vous avez utilisé votre smartphone depuis mercredi dernier, vous n’aurez qu’une idée approximative. Nous avons une notion biaisée de ce temps. Nos analyses ont montré qu’un possesseur moyen de smartphone utilise son appareil près de deux heures et demie par jour — et cela en interaction directe. Si on fait une estimation à la semaine, c’est presque un jour entier. Ce jour entier nous pourrions certainement tous l’utiliser de manière plus judicieuse­— pour nous cultiver, voir des amis et tout particulièrement pour avoir plus de temps avec nos enfants.

Cela semble très pessimiste.

Ne me comprenez pas mal, je ne suis pas un opposant à la technologie en général. Nous avons besoin de la numérisation, mais il nous faut bien la contrôler afin qu’elle améliore notre société. A tous les niveaux, du niveau sanitaire – celui de la santé psychologique individuelle – au politico-sociétal. Les problèmes que la numérisation produit nous les retrouvons justement dans plusieurs domaines.

Il nous faut cependant reconnaître que la révolution numérique nous a complètement submergés. Elle nous submerge toujours et nous sommes, sur plusieurs aspects, à la traîne, sans pouvoir nous arrêter un instant et avoir assez de temps pour répondre à des questions telles que : où est-ce que tout cela va nous mener ? Nous avons besoin de ce débat d’urgence. Mais on ne peut bien-sûr pas retourner en arrière et notre société moderne est tributaire d’une infrastructure numérique qui fonctionne bien. Personnellement je n’ai pas envie de vivre sans Skype quand je reste plusieurs mois dans mon laboratoire en Chine, d’où j’aurais, sans cela, un contact très difficile avec ma femme et ma fille. Cela dit, beaucoup d’entreprises sont devenues si importantes qu’une certaine régulation devient nécessaire. De cela, j’en suis convaincu.

Interview : Eliana Berger

Traduction : Alwina Najem-Meyer

 

 

Prof. Dr Christian Montag est directeur de la chaire de psychologie moléculaire de l’Université de Ulm et professeur invité à l’Université chinoise UESTC. Il effectue un travail de recherche intensif sur les effets des processus numériques sur l’être humain. Il a publié fin 2017 le livre « Homo Digitalis » qui traite de ce thème.

« La blockchain est une machine et agit comme telle »

© Max Dauven 0 1 1 0

Le boom du bitcoin a déclenché une ruée vers l’or numérique, mettant en avant la technologie de la blockchain. Mais qu’est-ce que la blockchain en réalité ? Gilbert Fridgen l’explique dans cette interview. Car, outre le potentiel d’investissement et le potentiel financier, la blockchain offre des opportunités inédites pour une société moderne.

 


 

M. Fridgen, la blockchain semble être la technologie de la numérisation. Les bitcoins et d’autres crypto-monnaies ont connu une véritable ruée vers l’or ces dernières années. Examinons la technologie sous-jacente – la blockchain – et parlons du potentiel commercial de cette technologie. Professeur Fridgen, la blockchain, c’est quoi ?

La blockchain est simplement une union de nombreux ordinateurs à travers le monde. Contrairement à une banque disposant d’un grand serveur à son siège, la blockchain est un système décentralisé avec des ordinateurs distribués dans le monde entier. Pour illustrer, j’aimerais donner un exemple : imaginez la blockchain comme un carnet que tout le monde porte dans son sac. Mais ce carnet a des caractéristiques spéciales. Quand quelqu’un écrit quelque chose dans le carnet, le texte apparaît chez tous les propriétaires de carnets en même temps, et on ne peut rien en effacer. Ces propriétés assurent le fait que des choses comme les crypto-monnaies soient possibles. Si je veux vous transférer de l’argent, je l’écrirais dans le carnet et tout le monde pourra voir que j’ai transféré de l’argent. La transaction sera transparente. Si vous souhaitez ensuite transférer une partie de l’argent, toute personne qui consultera le cahier saura que vous pouvez transférer l’argent puisque vous l’avez déjà reçu. Cela s’appelle la vérité commune.

 « La blockchain est transparente »

 

Alors la transparence est le mot-clé. À part des crypto-monnaies – quelles opportunités la blockchain offre-t-elle à la société ?

Sur les pages du « carnet » c’est-à-dire dans la blockchain, vous pouvez écrire beaucoup plus qu’un système de devises. L’idée de la vérité commune est la base. L’étape suivante est celle des smart contracts. Ce sont des contrats qui deviennent valables grâce aux propriétés de la blockchain, ils deviennent transparents par le fait que tout le monde peut voir les processus numériques. Avec transparence, ils deviennent contrôlables, avec contrôle et reconnaissance, ils deviennent valables. En raison de cette validité générale, l’intermédiaire, c’est-à-dire un entremetteur entre deux ou plusieurs « parties », disparaît. Et c’est excitant.

Pourquoi ? Pouvez-vous préciser cela ?

Tout à coup, on peut conclure des contrats en toute confiance et gérer des transactions sans avoir besoin d’une troisième instance. Le réseau, la blockchain, valide une transaction ou un contrat elle-même. Par exemple, je n’ai plus besoin d’une banque qui, en tant qu’intermédiaire, coordonne et gère les transactions financières pour moi. Et cela offre beaucoup de nouvelles opportunités – également pour la société.

Les banques seront-elles superflues à l’avenir ?

Non. Les banques ont pris dès le début conscience de la blockchain et des crypto-monnaies, seulement parce qu’elles se sentaient menacées dans leur rôle d’intermédiaire. Les banques craignaient qu’à l’avenir, on n’ait plus besoin de prestataires de services financiers. Il est vrai que certains processus de transaction pourront être gérés sans banque, ou du moins beaucoup plus facilement. Mais les banques font encore plus pour la société et les clients que d’être un simple agent transactionnel. Par exemple, dans le service de conseil en placement, lorsqu’une personne réelle s’assoit en face de vous et fait un plan de retraite avec vous, la blockchain ne pourra pas remplacer l’employé de la banque. La blockchain est particulièrement intéressante là où l’intermédiaire n’a pas existé jusqu’à présent.

Et pourtant, beaucoup de choses sont réglementées par des instances. Le législateur, la confédération, la direction – où manque-t-on d’un intermédiaire ?

Ce sont principalement des zones où la géographie ou l’organisation empêchent l’emploi d’un intermédiaire. Permettez-moi de donner un exemple. Il existe déjà de nombreuses initiatives qui tentent d’implémenter un intermédiaire. Le premier grand domaine est le financement du commerce international – International Trade Finance. Il y a beaucoup de potentiel pour la blockchain car, jusqu’à présent, le commerce international est effectué sur papier. Si, en tant qu’importateur allemand, vous commandez un conteneur maritime en Chine, alors il s’y ajoutera une pile de documents de 15 centimètres de haut qui réglementent et documentent le commerce, le vérifient et le valident. Et cette pile de documents ne se trouvera pas à l’intérieur du conteneur, mais sera envoyé par la poste entre les différents partenaires commerciaux, les banques, les autorités portuaires et les douanes, parfois plusieurs fois dans le monde entier.

Quand estimez-vous que cette technologie nous parviendra au quotidien ?

Je crois qu’elle nous parviendra au plus tard l’année prochaine. Si elle ne l’a pas déjà fait. J’espère juste que vous ne le remarquerez pas.

Pourquoi espérez-vous cela ?

Si vous examinez actuellement les solutions blockchain pour les crypto-monnaies, les intermédiaires et le commerce international, elles sont bien trop compliquées pour le profane. La blockchain ne trouvera jamais une compréhension large. Mais ce n’est pas nécessaire car l’utilisateur final n’a pas à utiliser activement la blockchain. Je crois plutôt que nous nous habituerons au fait que les choses fonctionneront plus rapidement et plus facilement à l’avenir. Tout le monde n’aura pas à comprendre ce qui se passe en arrière-plan à la blockchain. C’est un peu comme la banque en ligne. Nous nous y sommes habitués et nous l’utilisons tous les jours sans savoir ce qui se passe exactement sur les serveurs de la banque. Ça marche, c’est tout. Si vous demandez à quelqu’un dans la rue aujourd’hui comment fonctionne la banque en ligne, il vous dira qu’il ouvre son navigateur, se rend sur le site de sa banque et transfère de l’argent. Le comment n’est pas crucial. Et il sera de même avec la technologie de la blockchain. Pour le dire franchement, la technologie sera intégrée à notre vie quotidienne même si nous ne la remarquerons pas.

 « Quand la technologie sera arrivée au quotidien, vous la remarquerez à petite échelle. Tout à coup, les produits dans les supermarchés deviendront moins chers, car la bureaucratie et les coûts administratifs seront éliminés, comme toutes les transactions seront traitées de manière transparente via la blockchain »

 

Mais le commerce international est un grand domaine, les processus – avec ou sans blockchain – sont difficiles à comprendre. Pourquoi la blockchain est-elle ici une opportunité pour la société ?

Quand la technologie sera arrivée au quotidien, vous la remarquerez à petite échelle. Tout à coup, les produits dans les supermarchés deviendront moins chers. En effet, la bureaucratie et les coûts administratifs seront éliminés, puisque toutes les transactions seront traitées de manière transparente via la blockchain ; ou bien elle participera à un meilleur équilibre écologique, car des millions de pages de papier ne devront plus être transportés par avion dans le monde entier pour le commerce. Les produits que vous achèterez auront automatiquement une meilleure empreinte environnementale.

Ce serait souhaitable. Mais n’y a-t-il pas d’autres champs d’application plus pratiques dans la vie quotidienne pour la blockchain ?

Oui, j’espère qu’ils existeront. Mais pour expliquer cela, je dois répéter que la blockchain pourra fonctionner comme une instance de médiation transparente entre les parties : en tant qu’intermédiaire. Et autrement qu’aujourd’hui. À l’heure actuelle, les intermédiaires sont presque exclusivement des prestataires de services et des entreprises qui se font payer pour la médiation. Ils ont un intérêt économique – la blockchain n’en a pas. Qu’est-ce que cela signifie pour les utilisateurs, les clients et les particuliers ? Laissez-moi vous donner un autre exemple. Si vous vouliez réserver un voyage, par exemple à l’université de Bayreuth, comment procéderiez-vous ?

J’irais probablement à la gare, réserverais un billet pour Bayreuth et prendrais le train. A Bayreuth, je prendrais peut-être un taxi ou les transports en commun.

Exactement. Peut-être que vous iriez plus loin. Peut-être que vous réserveriez un vélo en libre-service sur votre téléphone portable pour vous rendre à la gare, achèteriez un billet de train, iriez jusqu’à Bayreuth, louerez une voiture dans un service d’auto-partage et rouleriez jusqu’à chez moi. En tout cas, vous compareriez ou même combineriez plusieurs moyens de transport. Il existe déjà des applications et des portails qui suggèrent une route et offrent plusieurs moyens de transport possibles. Ce qui n’existe pas, c’est le bouton « Réserver ». Un seul bouton pour tous les moyens de transport. Une réservation pour le trajet complet du point de départ à la destination. Pourquoi n’y a-t-il pas un tel bouton dans l’application, même si la majorité des voyageurs le trouveraient très pratique ?

Parce qu’il manque l’intermédiaire entre les entreprises et les offres ?

Exact. Et pourquoi n’existe-il pas ? Parce que chaque prestataire voudrait être un intermédiaire lui-même. Ainsi, les entreprises pourraient gagner plus d’argent. Et comme chacune aimerait être l’autorité de médiation, elles sont toute en désaccord et, en fin de compte, aucune entreprise ne le deviendra.

La Deutsche Bahn (société de trains allemands) est la plus avancée à cet égard. Dans son application « DB Navigator », elle a au moins intégré les autres services de transport public. Mais les compagnies automobiles ne dorment pas. Lorsque la conduite autonome deviendra plus répandue, des taxis autonomes traverseront probablement les rues. L’avenir des constructeurs automobiles ne sera non pas la simple construction des voitures, mais les services de mobilité. Chaque entreprise veut être celle avec laquelle vous réserverez votre voyage. Donc, chacune a hâte de devenir l’intermédiaire. Comme cela ne peut réussir qu’avec la coopération, aucune entreprise ne devient l’intermédiaire. Même s’il y a déjà eu des start-ups qui ont essayé d’agir comme intermédiaires entre les grandes entreprises, dès qu’une grande entreprise arrive, les autres ferment leurs portes. L’intérêt économique l’emporte sur la facilité d’utilisation pour le client.

Et c’est à ça que la blockchain pourrait aider ?

Tout comme pour le commerce international des marchandises, l’intérêt économique disparaît avec la blockchain. La transparence pour les entreprises et la facilité d’utilisation pour le client prédomineraient alors. En tout cas, en tant que voyageur, j’apprécierais fortement le bouton « Réserver ». Cela vaut pour n’importe quel voyageur. Peu importe si, en arrière-plan, la blockchain sert d’intermédiaire, tout comme maintenant avec les services bancaires en ligne.

La transparence, la convivialité, l’équité, les règles immuables – il semble que la blockchain soit la solution ultime. La technologie a-t-elle également des failles et des problèmes ? Est-ce qu’elle est même dangereuse ?

Oui, mais ce n’est pas la critique qui a toujours été mentionnée en premier, à savoir la consommation d’électricité. Il est vrai que la blockchain – je veux dire la blockchain bitcoin – consomme beaucoup d’énergie. Mais la technologie existe depuis dix ans et est dépassée depuis longtemps. Ce serait comme examiner le premier ordinateur et dire qu’il est lent et consomme trop d’électricité. Mais la technologie a évolué avec des systèmes beaucoup plus efficaces.

Quel défaut de la blockchain importe plus à votre avis ?

La blockchain est une machine et agit comme telle. En conséquence, elle applique les règles, les contrats et les processus qui lui sont donnés sans réflexion.

Pourriez-vous rendre cela plus tangible ?

Bien sûr. Il est prévu de numériser notre administration publique en utilisant la technologie blockchain pour obtenir des contrats transparents. Encore une fois, nous économiserions beaucoup de papier, c’est indéniable. Mais il y aurait alors une dimension de la bureaucratie qui nous échapperait. La blockchain agirait et déciderait selon des règles strictes. Elle manquerait de tout discernement et de contrôle humain. Alors nous nous sentirons comme poussés, conduits par la machine. C’est un danger. Mais on peut le résoudre. C’est complexe, mais c’est notre devoir de nous attaquer activement au problème et de le résoudre.

Y a-t-il d’autres problèmes avec la blockchain ?

Oui, il y en a certains. Une difficulté importante est que la blockchain n’est pas soumise à la juridiction parce qu’elle n’est pas située dans un espace judiciaire mais est internationale. Si je vous transfère trop d’argent via la blockchain, que vous refusez de me le rendre et que vous vous trouvez dans un pays sans accord légal, alors je n’aurai alors aucune possibilité de résoudre ce problème. C’est pourquoi il est urgent de créer une base juridique internationale pour la blockchain. Une fois que nous commencerons à gérer de plus en plus de processus via la blockchain, nous serons, à un moment donné, confrontés à des problèmes très difficiles à résoudre. Ce n’est pas un sujet purement technologique. Nous devons travailler de manière interdisciplinaire – avec l’économie, la justice et la société.

Jusqu’où nous mènera la blockchain ?

L’essor du bitcoin a attiré l’attention de la société en général. Soudain, tout le monde a voulu être au courant et a pensé que la blockchain allait révolutionner le monde dès demain. J’ai trouvé cela positif le fait que les gens s’intéressent aux nouvelles technologies. Et ceux qui se sont impliqués très tôt, à mon avis, avaient raison de s’enrichir avec le boom des bitcoins. Ils ont reconnu les opportunités et sont généralement ceux qui peuvent maintenant financer leurs start-ups avec de nouvelles idées passionnantes pour la société. De l’argent a été injecté dans un domaine innovant et créatif, ce que je trouve positif pour le moment. De plus, je crois que notre système économique ne sera pas remplacé par les crypto-monnaies. Je pense plutôt que la Banque centrale européenne finira par offrir l’euro aussi comme crypto-monnaie. C’est parce que nous préférons toujours négocier dans une monnaie forte comme l’euro plutôt que de compter sur le bitcoin, l’ethereum ou tout autre moyen de paiement numérique. Les gens vont même jusqu’à laisser imprimer leur bitcoin comme une pièce de monnaie avec un code.

Je pense que ça ne fait que commencer. Le battage médiatique et la ruée vers l’or sont terminés pour l’instant. Maintenant, les entreprises et les créatifs s’occupent de la technologie et essaient de mettre en marche leurs nouveaux potentiels. La technologie continuera de nous accompagner, pas principalement en tant que crypto-monnaie, mais en tant qu’infrastructure de plus grande valeur.

Interview : Martin Böhmer

Traduction : Anja Engelke

 

 

Gilbert Fridgen est professeur d’informatique d’entreprise et de gestion informatique durable à l’Université de Bayreuth. Il dirige également le groupe de projets Business Information Systems de l’Institut Fraunhofer de technologie de l’information appliquée (FIT) et est le fondateur et responsable du laboratoire Fraunhofer blockchain.

« Seul celui qui ignore peut procéder de façon intelligente »

© Max Dauven Module #1

Dans le monde digital, tout le monde semble être connecté en permanence. Résultat : nous développons une conscience aigüe pour tous les événements qui se produisent aux quatre coins de la planète. Au cours de cette discussion avec le Magazine 42, le professeur Bolz explique comment la peine et la souffrance du monde dont nous faisons, en direct, quotidiennement l’expérience influencent notre morale, et explique où nous cherchons du réconfort.

 


 

Monsieur Professeur Bolz, l’actuelle offre excessive d’informations est-elle problématique ?

L’« Information Overload », c’est-à-dire la disponibilité d’un trop plein d’information ne date pas d’hier, mais en vérité c’est un problème fictif, car il existe une multitude de filtres naturels pour contrer le surmenage informatif. L’ignorance et l’oubli sont nos principales forces. En fait, seul celui qui ignore peut procéder de façon intelligente, en se concentrant sur certaines informations, pour mieux les assimiler. L’oubli est ici un élément primordial pour rester alerte et agile d’esprit. De cette façon, l’« information overload » est un terme purement technique qui n’a pas de fondements anthropologiques, puisque nos filtres naturels ne sélectionnent qu’une quantité limitée d’informations pour le processus d’assimilation. Évidemment, on peut se sentir surmené ou dépassé, mais c’est uniquement depuis que nous avons trouvé de nouveaux termes très efficaces au niveau médiatique, tels que « burnout » ou « information overload », qu’ils ont trouvé une justification.

Existe-t-il dans l’histoire des médias l’exemple d’une transformation aussi profonde que celle que nous vivons aujourd’hui, ou bien cette digitalisation constitue une nouveauté ?

Évidemment la digitalisation est une transformation importante, mais elle n’est pas sans présenter de parallèles avec les évolutions de l’Histoire jusqu’à nos jours. L’invention de l’alphabet phonétique par les Grecs anciens, et ensuite évidemment, l’invention de l’impression avec des caractères mobiles par Gutenberg sont deux événements comparables, qui ont déclenché un bouleversement similaire dans l’ensemble de la culture mondiale. En revanche, en tenant compte de l’évidence de l’écriture et de l’imprimé, qui s’est imposée aujourd’hui après 500 et 2 500 ans d’Histoire, ces deux événements nous paraissent insignifiants, tandis que nous faisons l’expérience de la digitalisation au cours de notre propre vie. C’est pourquoi elle semble évidemment plus sensationnelle et encore plus révolutionnaire. Mais au fond, il s’agit de trois grandes césures tout à fait comparables dans l’histoire des médias.

Nous nous situons donc dans un moment de transition entre l’ère de Gutenberg – un monde marqué par le livre comme média dominant – et l’ère digitale. Quelles sont les caractéristiques de cette nouvelle ère ?

Nous nous déplaçons vers une époque de la seconde oralité, comme l’ont déjà annoncé les théoriciens de la communication Walter Ong et Marshall McLuhan. Cela se reconnaît au fait que les caractéristiques de l’oralité s’imposent de plus en plus dans l’écriture, qui elle, reste contraignante. Conditionnée par les possibilités techniques, notre utilisation de l’écriture s’apparente de plus en plus à notre comportement oral. Il existe une plus grande désinvolture, ou si l’on veut même une négligence, et nous interagissons de façon plus spontanée. Les formes de politesse disparaissent elles aussi. Tout cela découle de la perte de distance que le média de l’écriture a d’abord imposée. Lorsque l’on s’assied pour écrire une lettre, on ne compte pas sur une réaction immédiate, mais on part du principe qu’il existe une distance temporelle entre ce qui est écrit et sa réponse. En cela, le temps de la contemplation et de l’assimilation n’existe plus. Le temps de la réflexion qui existait auparavant grâce à la communication épistolaire, a aujourd’hui disparu. C’est pourquoi nous vivons dans un monde de l’instantané et cela a pour effet d’accélérer aussi nos comportements communicationnels. Cela est remarquable dans les services de messagerie tels que Whatsapp, iMessage ou Facebook, chaque message contient implicitement l’attente d’une réponse immédiate. De plus, il est possible d’envoyer simplement un message vocal et de contourner ainsi le médium de l’écriture. Toutes ces évolutions constituent les formes d’une seconde oralité.

Dans sa thèse, le « médium est le message » McLuhan relativise la signification des contenus médiatiques pour souligner l’impact social de la singularité de l’utilisation du médium en soi.

Je tiens cette thèse très reconnue de McLuhan pour la plus exhaustive, parce qu’elle oriente le regard, non plus sur le contenu, mais sur l’essence des médias. Comme il a pu le dire lui-même : on jette aux gens des contenus telles des sucreries pour les détourner de ce qui les influence profondément, c’est-à-dire le formatage par les médias même. Par formatage on désigne ici la manière dont est influencé notre comportement en matière de consommation médiatique. McLuhan rompt avec cette obsession de débutant portée au contenu. Les pessimistes culturels avaient déjà compris cela. Ce qui apparaît aujourd’hui dans les journaux n’est pas très important, ce qui est déterminant c’est que nous utilisons cette forme de média comme source d’informations aux dépens du livre.

 « Les limites de l’Homme ne sont plus les limites de ses cinq sens mais plutôt les limites de ses technologies »

 

McLuhan conçoit que les médias sont aussi une forme de prolongation du corps. Que dois-je comprendre par-là ?

Il s’agit d’un emprunt grossier à la sociologie, de la même façon que l’on considère le marteau comme une prolongation de la main ou le télescope comme un agrandissement de l’œil. Dans le fond, c’est ce dont nous faisons l’expérience au quotidien depuis des siècles : comme par exemple le fait que l’homme développe ses cinq sens avec la technique, jusqu’à l’utilisation de l’ordinateur, que McLuhan considérait déjà comme une extension du système nerveux central. Les médias transforment ainsi, telle une prolongation de notre capacité de perception, notre regard sur le monde. Tout cela est un peu exagéré bien sûr, mais on ne peut pas nier, que les limites de l’Homme ne sont plus celles que lui imposent ses cinq sens, mais les limites de ses capacités technologiques. Ces prothèses technologiques, en référence au concept de « Dieu prothétique » de Freud, induisent le fait que nous avons de nouveaux points de contact avec le monde et de ainsi de nouvelles visions de celui-ci. Le « divin » signifie ici l’auto-désignation de l’Homme, qui, animé par son désir d’omniscience et de toute puissance, se place au sommet de la création. En effet, l’homme est un être complètement dépendant de la technique. Plus le monde devient moderne, plus la dépendance technologique s’accroît. Il ne faut pas pour autant extrapoler jusqu’aux Cyborg et autres fantaisies du transhumanisme, ça, c’est plutôt du marketing.

Le progrès technologique entraine-t-il une sorte de communication mondiale ?

Oui. A certains niveaux, il existe déjà une communication mondiale. Toutefois cela ne se situe pas tant au niveau de la langue parlée, bien que là aussi beaucoup d’efforts sont fournis, qu’au niveau des relations communicationnelles qui sont déjà établies depuis longtemps dans le monde entier. Pensez par exemple à la communication économique ou scientifique, toutes les deux dépassent les frontières des pays et sont universelles. En science, il existe des standards et des mécanismes de falsification qui fonctionnent ; en économie, l’argent est diffusé comme un médium et il est compris partout dans le monde, de façon plus ou moins élégante, sans qu’il soit nécessaire de discuter. La technique, la science et l’économie sont des forces homogénéisatrices et universalisatrices dont les influences ont permis au sociologue Niklas Luhmann de parler d’une société mondiale – ce qui est très juste, d’après moi. Bien sûr, il existe tant de systèmes et tant d’inégalités. Mais si l’on considère les domaines clés de notre existence, on constate une certaine forme de communication mondiale et celle-ci ne possède pas pour autant une forme langagière.

 « Plus le monde devient moderne, plus la dépendance technologique s’accroît »

 

Cela signifie-t-il que la communication mondiale n’est pas liée à une utilisation homogène de la langue, mais qu’elle est liée à une utilisation commune des institutions sociales ?

Tout à fait, l’institutionnalisation est de plus en plus une condition préalable pour une communication réussie. Le système économique capitaliste est dans ce cas un bon exemple. Ici le monde s’est orienté dans une seule et même direction, de façon à ce que nous puissions affirmer aujourd’hui qu’il n’existe visiblement qu’un seul système économique performant, à savoir le capitalisme. En politique en revanche, on ne remarque pas cette success-story.

Il semble surtout difficile de parler de success-story à partir du moment où nous pouvons directement regarder toute la misère du monde sur nos ordinateurs portables.

Oui, c’est vrai. Nous vivons plus que jamais dans une culture de la culpabilité. Chacun a le sentiment d’être responsable de tout. Une caractéristique de la culture de la culpabilité, c’est que chacun essaie de construire son identité par-delà sa culpabilité personnelle, voire même de la culpabilité collective. La politique pratique suit cet adage. Dans son livre Ich entschuldige mich (Je m’excuse), le philosophe Hermann Lübbe suit cette pratique politique et révèle une narrativité du pardon dans le monde entier, comme par exemple les excuses faites aux pays colonisés, aux Indiens d’Amérique ou celles des Australiens aux Aborigènes. Depuis, il existe une centaine de rituels du pardon. L’identité ne se définit plus par la fierté, comme c’est le cas dans de nombreux pays islamiques et en Europe peut-être encore en France, la grande nation. La question « Qui sommes-nous ? » est devenue désormais « Qu’avons-nous détruit et pourrons-nous être pardonnés pour cela ? ». Ce thème est entre-temps devenu un sujet de recherche. Les études montrent que l’hypersensibilité et l’hyper-morale sont en effet les conséquences de ce nouveau monde médiatique.

Que pensez-vous de la perspective selon laquelle l’omniprésence du malheur et de la misère conduit à une désensibilisation ou à une surdité émotionnelle ?

Ce processus de désensibilisation ou de surdité peut être observé en effet et il est appelé « Compassion Fatigue » en anglais pour désigner une fatigue due à cette même faculté de compassion. Il reste à déterminer comment cette forme de fatigue émotionnelle et la culture des rituels de pardon se comportent l’un par rapport l’autre, à savoir s’il existe une forme de va et vient. Le dénominateur commun dans ce cas serait l’hypocrisie. Mais je ne souhaite pas prendre position ici, car il serait vraiment très exagéré de considérer que les mouvements de compassion, comme par exemple durant la crise des migrants, ne relèvent que d’un sentiment hypocrite. D’un autre côté, il est vrai que les médias modernes nous placent dans un monde de la simultanéité, de façon à ce qu’à chaque instant nous recevons des stimulations tel que : « Mince, il doit tout de même être possible de faire quelque chose, on ne peut pas accepter cela ».

« Peu importe ce qui se passe dans le monde – chacun se sent concerné »

 

Comment se comportent les contenus médiatiques fortement émotionnels par rapport au phénomène de désensibilisation émotionnelle ?

Ils sont en interaction. D’une part, la désensibilisation entraine nécessairement un renforcement émotionnel du contenu diffusé par les médias pour continuer à trouver un écho ; d’autre part, ce cri de plus de plus fort et le surmenage moral entraine un réflexe de défense pour repousser tout cela loin de soi. Mais il faut attendre de voir comment ce rapport se développe. Je ne tente pas de pronostics sur l’avenir d’une société mondiale qui concerne chacun d’entre nous, qui nous démange tous. Walter Ong a utilisé dans ce contexte le terme de « peau sociale » qui s’étend sur la surface du globe. Peu importe ce qui se passe sur cette terre, chacun se sent concerné par cet événement. Il existe une sorte de simultanéité mondiale et une omniprésence de ce qui se passe. Auparavant, on entendait parler de certaines révolutions avec des semaines de décalage, mais aujourd’hui on l’apprend et on la vit pratiquement le soir même. Le lieu où l’on vit ne joue plus aucun rôle depuis la communication sur internet. Tout ce qui se passe sur terre, semble se passer en même temps pour tous.

Dans ce monde hyper-moral nous cherchons de plus en plus une orientation. Vous considérez les médias comme un substitut à la religion. Comment doit-on comprendre cela ?

Dans un premier temps, j’ai pensé la communication comme un substitut à la religion. Il s’agit d’une continuation du protestantisme. Les protestants ont abandonné, ou du moins ont restreint, pas à pas leurs dogmes. Presque aucun prêtre protestant ne parle aujourd’hui avec enthousiasme des principaux dogmes chrétiens, tous ont été dissolus par la discussion. Le célèbre « parler ensemble » ou « parlons-en ensemble » est devenu universel et a forgé une croyance selon laquelle tous les problèmes de ce monde peuvent être résolus par la communication. Cette conviction est la croyance centrale de notre temps et elle influence aussi la politique.

Beaucoup de politiciens associent la politique non plus au pouvoir ou à la force exécutive, mais à la communication et à la diplomatie. D’après mes termes, cela désigne déjà une religion civile. Au fond il n’y a que l’œcuménisme mondial, qui doit se reconnaître lui-même et ensuite, tous les problèmes peuvent être soumis à discussion. D’après moi, la fonction de la religion sera ainsi parfaitement accomplie. Si on peut toujours appeler cela « religion », cela est pour moi une autre question. C’est, à l’inverse, une chose qui n’intéresse absolument pas Niklas Luhmann, parce qu’il ne pense qu’à la fonction de la religion et non pas à la promesse de sens qu’elle a éventuellement pu représenter.

« De cette façon, les religions civiles prennent exactement la place de l’Eglise chrétienne »

 

Faites-vous ici allusion à la formule de Luhmann, selon laquelle seule la religion peut remplacer la religion ?

Oui, bien que chez Luhmann il ne s’agisse pas de la religion au sens ecclésiastique, mais de la religion au sens d’une observation sociologique. Le mouvement religieux le plus fort en Allemagne depuis la Seconde Guerre mondiale est celui de la protection de l’environnement. On retrouve dans ce mouvement tous les éléments de la religion : à la place du Père dans le ciel, on en appelle à la Terre Mère. On repère des rituels pour se rapprocher de cette déesse, et, évidemment, on retrouve cette intolérance religieuse envers tous ceux qui ne veulent pas adhérer à cette croyance. Sans pour autant que les Verts soient déclarés en tant que communauté religieuse, je me permets de considérer cela comme une religion. De cette façon, les religions civiles remplacement exactement la religion chrétienne.

En quoi cela correspond-t-il à votre thèse de la communication comme substitut religieux ?

Cela dépend du niveau à partir duquel on s’intéresse au phénomène de la religion. Ce qui m’intéresse c’est que la dogmatique joue un rôle toujours moins important et que l’on devrait être plus attentif à l’aspect du rituel et des accomplissements cultuels. Parmi toutes ces choses, je m’intéresse particulièrement à ce besoin existentiel du sacré exprimé par les Hommes. Je pars de l’observation que le besoin de religiosité progresse mais que l’attractivité des religions est en recul. De moins en moins de gens vont à l’église, mais le besoin de religiosité augmente, si bien que l’on doit chercher des lieux de cultes de substitution. La consommation est aussi ce nouveau lieu de culte. Si l’on considère la religion, non pas comme Luhmann lorsqu’il fait un lien avec la question du sens, alors on observe la naissance de nouveaux lieux de religiosité.

« À la place on est dogmatique, sans se référer à un dogme »

 

À quoi reconnaît-on ces nouveaux lieux ?

La disposition à croire est aujourd’hui encore grande, mais même si l’on ne peut plus croire à la rédemption ni au Jugement dernier, alors on croit au moins à la catastrophe, à l’effondrement total. On se tient et on s’oriente finalement à rien d’autres qu’à des convictions absolues. De cette façon, on est immunisé contre les critiques et les arguments. Peut-être que l’on peut facilement reconnaître une religion ou un système de croyances au fait qu’ils sont toujours dogmatiques et immunisés contre la démystification. Cependant pour les croyants, ce dogmatisme n’est pas un reproche, bien au contraire, c’est un compliment, puisque le dogme signifie le bon apprentissage.

Comment expliquer l’augmentation du besoin de religiosité ?

Sur un niveau abstrait ce besoin correspond à la perte des repères traditionnels et des certitudes institutionnelles, comme par exemple la famille ou le mariage, dont le rôle social disparaît de plus en plus. Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles nous devons porter la question du sens de la vie sur nos propres épaules. Cela constitue bien sûr une charge énorme pour l’individu et l’on est reconnaissant à chaque allégement de responsabilité qui s’offre sous la forme d’une religion de substitution.

La communication en tant que lieu de substitution n’alimente-t-elle pas alors non seulement une orientation parmi les alternatives, mais également une trop grande sollicitation ?

Oui, tout à fait. C’est pour cette raison qu’elle ne peut étancher que temporairement notre soif de certitudes absolues. Pour autant, il semble beaucoup plus simple de substituer une nouvelle religion de substitution à une religion de substitution déjà existante, plutôt que de se détacher avant tout de ces images et visions fondamentales. Dans cette mesure, je pense que les religions de substitution telles que nous les observons aujourd’hui, ne sont pas encore arrivées à leur stade de maturité. Au fil du temps, elles aussi seront renouvelées, parce que le besoin de certitudes absolues ne cesse d’augmenter.

Pourquoi les religions de substitution peuvent-elles être remplacées plus facilement que leurs prédécesseurs ?

Certainement parce qu’elles sont choisies individuellement et parce qu’elles portent toujours en elles le risque de ne plus être en vogue. L’individualisme toujours plus marqué dans les sociétés occidentales conduit au fait que ces lieux de substitution choisis individuellement ne sont plus ancrés dans le collectif, comme l’étais auparavant l’Eglise, et sont très vite dépassés par d’autres tendances. C’est pourquoi je pars du principe que les formes ultérieures de substitution à la religion correspondront plus à une sorte de lèche-vitrine individuel et seront indépendantes de tout dogme précis. À la place on sera dogmatique, sans dogme.

Interview : Kurt Bille und Leo Rasch

Traduction : Charlotte Boschen

 

 

Nobert Bolz est le spécialiste des médias le plus renommé d’Allemagne. Il prend régulièrement position dans les médias au sujet de questions actuelles de société. Ses sujets centraux sont : l’équité sociale, la politique familiale et la consommation.

« Nous connaîtrons probablement la migration d’actes terroristes sur internet »

© Max Dauven 0 1 #1

L’ingérence lors des élections présidentielles américaine de 2016, les fournisseurs d’électricité ukrainiens en 2015 et le logiciel de cryptage WannaCry 2017 ne sont que trois exemples montrant que les opérations cybernétiques sont de plus en plus utilisées pour influencer, espionner, faire pression et manipuler. Pour les gouvernements, la cybersécurité devient de fait une composante élémentaire de la sécurité nationale et internationale. Dr. Sven Herpig, directeur du « Transatlantic Cyber Forum » à la « Stiftung Neue Verantwortung », met en lumière l’interaction entre les ressources informatiques (outils de piratage) et la résolution des conflits internationaux.

 


 

Dr. Herpig – Dans quelles mesures les conflits internationaux sont-ils mis en ligne aujourd’hui ?

Les conflits internationaux se multiplient sur internet et l’espace d’information. Si nous regardons l’histoire, nous voyons que les premières opérations cybernétiques ont eu lieu dans les années 1990. Tout au début, il s’agissait d’espionnage politique, plus tard il s’agissait aussi d’espionnage économique. Au début des années 2000, un certain nombre d’événements perturbateurs ont eu lieu, utilisant pour la première fois des logiciels malveillants, conçus non pour l’espionnage mais pour saboter les institutions et les processus opérationnels. En 2007, le parlement estonien et d’autres agences gouvernementales ainsi que des banques et des médias ont été attaqués. En 2012, des cyberattaques ont été dirigées contre la compagnie pétrolière saoudienne Saudi Aramco. En conséquence, les sites web du parlement et du gouvernement étaient temporairement indisponibles en Estonie et les transactions commerciales, telles que les services bancaires en ligne, ont été perturbées. La production de Saudi Aramco n’a pas été directement déstabilisée, mais les disques durs de 30 000 ordinateurs ont été effacés et rendus inutiles. Ces deux événements, en plus de la cyberattaque bien connue de Stuxnet contre les usines d’enrichissement d’uranium en Iran en 2010, ont marqué le passage à la phase actuelle, qui touche de plus en plus l’infrastructure informatique politique. L’attaque contre le Bundestag allemand en 2015, les campagnes électorales américaine de 2016 et française de 2017 en sont des exemples. Un autre développement que nous connaîtrons probablement est la migration d’actes terroristes sur internet. Jusqu’à présent, les terroristes n’utilisaient internet que pour communiquer entre eux et promouvoir leur cause. Même les forces armées conventionnelles l’utilisent encore rarement, mais l’évolution ira probablement dans ce sens. Nous voyons donc à la fois un développement quantitatif et qualitatif de la résolution des conflits internationaux via des outils de piratage.

« Tandis qu’autrefois un espion infiltré quelque part, devait être présent physiquement, il est aujourd’hui possible à travers internet, d’espionner de partout dans le monde »

 

L’espionnage économique et politique et l’exercice de l’influence ne sont pas des phénomènes nouveaux mais des phénomènes très anciens. Qu’est-ce qui distingue les conflits internationaux numériques des analogiques ?

L’une des principales différences est que la plupart de ces actions peuvent être effectuées à distance aujourd’hui. Tandis qu’autrefois un espion infiltré quelque part, devait être présent physiquement, il est aujourd’hui possible à travers internet, d’espionner de partout dans le monde. À cela, il faut ajouter que les attaques peuvent être plus efficaces aujourd’hui à causes des quantités de données importantes qui sont transmises par Internet sur une période relativement courte. En outre, de plus en plus de documents et de conversations sont numérisés, ce qui augmente la surface d’attaque.

Des pays comme la Corée du Nord ou l’Iran sont souvent cités comme les principaux groupes de hackers du monde, alors que politiquement leur puissance n’est que régionale. Les rapports de force internationaux évoluent-ils en fonction de ces caractéristiques du cyberespace ?

La Corée du Nord et l’Iran figurent certainement parmi les 15 plus grandes cyber-nations. Pour ces États, un développement de puissance est en cours, de sorte qu’ils sont plus forts qu’ils ne le sont en termes de capacités conventionnelles. L’année dernière, le logiciel de cryptage WannaCry – peut-être en provenance de Corée du Nord – a paralysé des hôpitaux, des entreprises de logistique mondiales et des constructeurs automobiles. Il est évident qu’une telle action mondiale n’aurait jamais été possible en Corée du Nord en utilisant des moyens conventionnels. La même chose s’applique à l’Iran, qui a dévoilé ce printemps une série d’opérations cybernétiques que l’État aurait probablement eu du mal à réaliser par des moyens classiques. Ces États sont donc puissants grâce à l’utilisation de ressources informatiques et sont perçus comme beaucoup plus forts. Mais si ces opérations ont finalement plus d’impact que les moyens de guerre traditionnels, cela dépend de la façon dont nous comprenons la résolution des conflits. Les ressources informatiques atteignent clairement une nouvelle qualité si nous regardons tout ce qui se passe en dessous du seuil du conflit armé. Mais si nous allons au-delà, nous ne savons pas si les ressources informatiques à elles seules feront une grande différence dans l’équilibre des forces internationales.

« Le cyberespace revête d’une constitution totalement différente de celle des domaines traditionnels que sont la terre, l’air, la mer et l’espace »

 

WannaCry a déclenché un débat sur la manière dont les États pourraient se protéger encore mieux contre ces attaques. Pourquoi ne pouvons-nous pas utiliser les mêmes mécanismes de défense sur Internet qu’en matière de sécurité traditionnelle ?

C’est parce que le cyberespace revête d’une constitution totalement différente de celle des domaines traditionnels que sont la terre, l’air, la mer et l’espace. Les systèmes et logiciels utilisés dans le cyberespace sont créés par l’homme ; ils peuvent parfois être modifiés, supprimés ou simplement déconnectés d’Internet en peu de temps. La comparaison ne s’applique pas. Un autre aspect sont les Hackbacks actuellement discutés, où une opération de cyber-offensive est réalisée pour parer à une autre opération ennemie en cours. Ceci est souvent cité en regard de la défense aérienne qui abat les avions ennemis qui ont envahi notre espace aérien afin de jeter des bombes sur notre sol. Cette analogie peut fonctionner partout, mais pas dans le cyberespace. Au contraire, vous devez l’imaginer ainsi : quelqu’un tire un missile de A sur B, vous placez un lance-roquettes à la frontière et ripostez par-dessus un mur sans savoir ce que vous allez atteindre. Ce serait l’analogie la plus appropriée.

« Actuellement en Allemagne, c’est celui qui crie le plus fort que nous devons renforcer nos moyens d’offensive qui est digne de participer au débat. C’est selon moi une erreur grossière »

 

Quels seraient donc les mécanismes de défense alternatifs ? Selon vous, comment la cybersécurité pour l’État, les entreprises et la société civile devrait-elle être renforcée ?

Il faudrait d’abord nous concentrer beaucoup plus sur nos compétences défensives. Actuellement en Allemagne, c’est celui qui crie le plus fort que nous devons renforcer nos moyens d’offensive qui est digne de participer au débat. C’est selon moi une erreur grossière. Avec davantage de ressources en défense, nous pouvons accomplir beaucoup plus, et nous devons investir dans celles-ci. Si nous divisons maintenant les quelques ressources que nous avons entre les nouvelles autorités publiques, les mesures d’attaque et de défense, alors on arrive au point où les deux ne fonctionnent pas correctement, ni l’offensive, ni la défensive.

Revenons aux réseaux gouvernementaux allemands compromis. Au début de l’année, on a appris que les assaillants se trouvaient au ministère des Affaires étrangères allemand depuis plus d’un an. Pendant longtemps, on ne savait pas qui était derrière tout ça. Pourquoi cette identification sur Internet est-elle si difficile ?

Tout d’abord, je ne considère pas l’identification comme le point le plus pertinent dans une telle opération. Bien sûr, il est bon de savoir qui c’était, afin d’éviter de nouvelles attaques et d’imposer des sanctions. Mais la question de savoir comment cela s’est produit et comment nous pouvons mieux nous protéger à l’avenir est beaucoup plus importante. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles l’identification d’une attaque est si difficile. D’une part, beaucoup d’« empreintes digitales » techniques d’une attaque – c’est-à-dire depuis où elle est effectuée, par quels moyens, et ainsi de suite – peuvent être falsifiés. Bien entendu, nous savons que certains groupes mènent les opérations avec certains outils, qui sont des éléments de code, qu’ils utilisent encore et encore, ainsi que certaines infrastructures informatiques. Mais bien sûr, ils peuvent aussi être imités par un troisième acteur. Les Américains, par exemple, enquêtaient dans le passé systématiquement sur la manière dont différents groupes d’agresseurs procédaient afin de partiellement copier cette manière d’agir et de dissimuler qui en est à l’origine. En d’autres termes, mener une enquête forensique impeccable techniquement exige beaucoup de patience, les bonnes personnes et, éventuellement, le soutien de divers services de renseignement. Cela coûte beaucoup de temps et de ressources. Et même si nous découvrons que l’attaque provient d’un ordinateur B dans un pays Z, nous ne savons toujours pas qui exactement a utilisé cet ordinateur. Nous ne savons même pas si un groupe qui pourrait être derrière tout cela a été soutenu, toléré par un État ou payé par quelqu’un d’autre. Nous avons vu dans le passé que certains groupes de hackers ont des intérêts à la fois économiques et politiques. Cela signifie, par exemple, qu’ils encryptent des ordinateurs étrangers et les rendent contre le paiement d’une rançon ; mais en même temps ils analysent toutes les données en cherchant des mots clés spécifiques tels que « l’OTAN », puis ils extraient ces documents. De telles fusions rendent très difficile l’identification exacte d’une attaque.

Quelles possibilités d’identification restent-il finalement ?

Globalement, il existe deux manières de prouver assez clairement d’où proviennent les attaques. Premièrement, il y a des cas où les services de renseignement ont infiltré des réseaux entiers. Pour l’attaque de Sony Pictures, par exemple, il a été spéculé que les Américains avaient pu prouver l’attaque parce qu’ils avaient infiltré l’infrastructure nord-coréenne et, à travers cela, pouvaient voir et concevoir ces attaques. D’un autre côté, il est évident que les grands groupes utilisent souvent les mêmes procédures, extraits de code et infrastructures. Et quand on réussit à identifier certains individus comme étant liés clairement à un service secret – comme cela était le cas, par exemple, pour le service des renseignements national néerlandais concernant les attaques russes sur l’élection présidentielle américaine – nous pouvons ensuite bien sûr étudier quelles autres opérations ressemblent fortement à celle-ci dans leurs procédés.

Quel est l’impact de cette mission difficile sur les relations politiques internationales ?

Lorsque les piratages informatiques ne peuvent pas être identifiés de façon incontestable, les défenseurs ont toujours la possibilité de ne pas réagir ou de réagir en secret. C’est un avantage, par exemple, si le gouvernement ne veut pas mettre publiquement au pilori le présumé pays agresseur, par exemple en raison d’intérêts politiques majeurs ou de relations internationales importantes.

Quelles recommandations donneriez-vous dans ce contexte au gouvernement fédéral allemand ?

Premièrement, nous devons promouvoir une compréhension stratégique de ce que signifient ces attaques, où nous nous positionnons et comment nous voulons réagir. D’autre part, nous devons fournir davantage de ressources pour établir la cybersécurité en Allemagne. Mais nous devons également nous assurer que notre architecture de cybersécurité ne se démonte pas. Que nous ayons donc, au final, pas dix autorités qui font toutes n’importe quoi avec le cyber, mais un point de contact central, surtout en ce qui concerne la défensive. En Allemagne, il s’agit de l’Office fédéral de la sécurité de l’information, qui est à la fois civil et défensif et constitue un organe central pour toutes les mesures de cybersécurité. Si nous continuons à mettre en place des autorités ou à donner aux autorités de nouveaux pouvoirs dans le cyberespace, la structure existante sera doublée et nous ne ferons pas bon usage de nos ressources. Cela nous rend plus vulnérables, pas plus sûrs. Ici, je conseillerais au gouvernement fédéral de ne pas poursuivre cette approche. Compte tenu en particulier du nombre croissant d’acteurs utilisant ce nouveau moyen relativement bon marché au niveau mondial. Si nous mettons la mauvaise orientation stratégique en œuvre, nous perdons cette course.

Interview : Tabea Breternitz

Traduction : Julie Truchet

 

 

Sven Herpig dirige le « Transatlantic Cyber Forum » au sein du think tank berlinois « Stiftung Neue Verantwortung », il travaille sur les questions de nouvelles responsabilités en matière de piratage gouvernemental, protection de l’infrastructure informatique politique dans les campagnes électorales et les élections, la gestion des vulnérabilités informatiques et la EU Cyber-Diplomacy. Il est également chargé de cours à l’Université de Bonn. Auparavant, il était membre du personnel de la sécurité informatique du ministère des Affaires étrangères et chef d’unité adjoint de l’Office fédéral de la sécurité de l’information.

« Les rencontres sur internet conduisent à une société meilleure »

© Max Dauven 0 1 #7

Pour un grand nombre de personnes, les sites de rencontres en ligne ont quelque chose de louche. Les deux chercheurs Josue Ortega et Philipp Hergovich, respectivement originaires du Mexique et d’Autriche, ont deux raisons de redorer le blason des applications de rencontres : d’abord, les rencontres qui commencent sur le net durent plus longtemps. Ensuite, les rencontres en ligne libéraliseraient selon eux notre société.

 


 

Monsieur Hergovich, êtes-vous inscrit sur Tinder ?

Non.

Mais vous et votre collègue Josue Ortega, de l’Université d’Essex, avez découvert que les couples qui se rencontrent sur Tinder ont des relations beaucoup plus durables.

Oui, c’est vrai, mais je suis déjà en couple et ma relation se passe bien. En tout cas, nous avons en effet découvert que les personnes qui se rencontrent sur Internet mènent des relations qui durent plus longtemps que ceux qui commencent leurs relations dans le monde analogique. Les mariages qui résultent de ces rencontres en ligne sont moins susceptibles d’aboutir à des divorces et de plus, les conjoints sont plus satisfaits de leur relation. Le phénomène nous est apparu tout d’abord dans nos cercles d’amis, au moment où de plus en plus de gens téléchargeaient des applications de rencontres. C’est pourquoi nous avons tout d’abord élaboré un modèle théorique. Nous avons simulé des modèles sociaux et observé ce qu’il se passait lorsque les individus de ces sociétés simulées se rencontraient sur Internet. Ainsi, nous avons pu formuler deux prévisions – et l’une d’entre elles est la théorie selon laquelle les relations durent plus longtemps quand le couple a fait connaissance sur Internet.

Et en pratique ?

Cela s’est également confirmé en pratique. Nous avons appliqué nos modèles à des données provenant de quelques études américaines. Et nos pronostics se sont effectivement révélés corrects.

Tinder est-il injustement considéré comme un accès rapide et facile au sexe ?

Tinder permet évidemment de faire de nombreuses expériences et cela va vraisemblablement plus rapidement qu’hors-ligne. Mais cet état de fait, nous ne l’avons pas analysé : nous nous sommes concentrés sur les relations de plus long terme. Indépendamment d’une éventuelle corrélation entre rencontres en ligne et sexe rapide, nous croyons que ces premières mènent à de meilleures relations de long terme.

Comment expliquez-vous cela ?

Notre explication réside en grande partie dans le fait que le choix de partenaire est potentiellement plus large lorsqu’on cherche en ligne. Autrement dit : chercher sur Internet est beaucoup plus efficace. Lorsque vous cherchez de manière analogique, c’est-à-dire sur votre lieu travail, dans votre entourage ou par exemple dans un bar, alors la chance de trouver le bon partenaire est numériquement beaucoup plus faible car vous ne disposez que d’un groupe de personnes restreint. Par contre, si vous cherchez sur Internet, vous avez dès lors un choix bien plus large, sans compter que tout le monde est célibataire.

Choisir la bonne personne ne devient-il pas ainsi plus difficile ?

Bien sûr que cela est difficile, tout comme dans la vie réelle. Mais nous pensons qu’une offre plus large permet un meilleur aperçu du marché. D’autre part, beaucoup de gens sont célibataires non pas parce qu’ils n’ont pas suffisamment de connaissances, qui pourraient être des partenaires potentiels, mais parce qu’ils ne connaissent personne qui entre en ligne de compte. Quand vous avez un choix de partenaires plus large, alors les gens se permettent de prendre leur temps pour choisir quelqu’un qui convienne.

Cela ressemble beaucoup à la théorie du marché libre.

Je suis économiste de formation et, oui, nos théories recoupent en de nombreux points les théories du marché.

Tout ceci ne semble pas très romantique. Votre théorie ne dégrade-t-elle pas toute la magie de l’amour, ne la rabaisse-t-elle pas à un stérile calcul de probabilités ?

Ah, la magie de l’amour. Je ne veux surtout pas la remettre en cause. Je crois volontiers aux charmes des relations romantiques, mais je ne pense pas que cela ait à voir avec la manière dont les gens se rencontrent. La magie de l’amour, comme vous le dites si bien, apparaît lorsque les gens ont déjà fait connaissance et sont en couple. C’est le cas aussi bien pour les relations qui commencent en ligne que pour celles qui débutent hors-ligne. Je ne vois pas ce qui ne serait pas romantique au fait d’accroître la probabilité de rencontrer quelqu’un avec qui l’on puisse justement partager ce sentiment magique.

Et quand j’ai trouvé quelqu’un avec qui partager ce sentiment, je sais aussi que d’autres partenaires géniaux m’attendent sur Tinder. L’offre colossale ne sape-t-elle pas notre faculté à faire confiance à un partenaire ?

Nous n’avons pas pu vérifier cela. On pourrait également supposer l’inverse, c’est-à-dire que l’on se donne plus de peine, car on sait que le partenaire peut trouver quelqu’un d’autre très rapidement.

Vous aviez aussi une deuxième thèse : les rencontres en ligne mènent à des sociétés plus diversifiées.

Tout à fait. Nous avons pu confirmer cette thèse empiriquement. La raison pour ceci est que dans la vie hors-ligne, on cherche toujours dans les mêmes communautés. Lorsque vous cherchez des partenaires sur votre lieu de travail ou dans votre cercle d’amis, il y a beaucoup de chances pour que vous ne rencontriez que des gens qui sont issus de la même classe socio-économique que vous. Sur des plateformes telles que Tinder, les partenaires potentiels sont justement mis en relation selon un principe qui laisse une grande place au hasard. Cela conduit à ce que plus de couples se forment, dont les partenaires viennent de milieux différents et qui ne se seraient jamais croisés dans le monde réel ou bien n’auraient jamais commencé une relation. Cela peut par conséquent mener à une société plus égalitaire.

Et un banquier n’aurait-il donc plus de préjugés envers un punk, et inversement, lorsqu’ils se rencontrent en ligne ?

C’est vrai, les préjugés sont un obstacle majeur. Cependant, des études ont montré que les gens se défaisaient plus rapidement de leurs préjugés dans des situations de rencontres sur Internet. Une équipe de chercheurs venant de l’Université de Columbia, de Chicago et de Stanford a montré dans une étude, qu’après une première phase de timidité, les personnes qui se rencontrent sur Internet surmontent très rapidement leurs préjugés envers les personnes de cultures différentes. Il faut simplement avoir l’occasion de rentrer en contact avec quelqu’un issu d’un autre milieu. Et cette occasion se présente plus souvent sur les sites de rencontres en ligne que dans la vie.

Tinder contribuerait-il alors à la disparition des sociétés racistes ?

Vous avez raison, il faut être prudent avec cette thèse. D’une part, les sites de rencontres sont avant tout utilisés par des personnes plus libérales et donc de toute façon moins enclines aux préjugés racistes. D’autre part, le nombre des relations multiculturelles augmentent depuis des années, sans que nous puissions attribuer ce phénomène aux sites de rencontres. Rencontres en ligne et brassage des cultures vont de pair. Nous n’avons pourtant pas pu justifier clairement ce lien de causalité. Nous réfléchissons en ce moment à la possibilité d’une vérification de ce point à l’aide d’expériences.

Les données numériques peuvent-elles contribuer à moderniser les représentations sociales ?

Nous sommes convaincus que davantage de personnes qui n’en avaient auparavant pas la possibilité sont amenés à interagir. Ainsi, cela peut arriver que des gens s’engagent dans une relation qu’ils n’auraient jamais commencée dans le monde réel : une femme mûre et un homme plus jeune, par exemple. Mais il faut bien évidemment souligner que s’engager dans une relation est une décision personnelle.

Et que se passe-t-il avec les fameuses bulles de filtre ? Les retrouve-t-on aussi sur les sites de rencontres ?

Bien sûr ! Cela remet évidemment en question notre thèse à propos des sites de rencontres et de la mixité sociale. Quand des personnes aisées s’inscrivent sur une plateforme et des personnes plus modestes sur une autre, cela va à l’encontre de la mixité sociale. Il est intéressant de noter que de tels sites de rencontres, sur lesquels les gens ont des comportements discriminatoires, sont peu nombreux.

Et pourquoi, à vrai dire ?

Cela s’explique par ce que l’on appelle un « effet de réseau ». Nous le connaissons aussi grâce à d’autres réseaux sociaux, comme Facebook et Twitter. En effet, lorsque beaucoup de gens sont sur Facebook, il semble alors plus naturel à quelqu’un de s’inscrire non pas sur Studi-VZ mais sur Facebook, parce que tous ses amis y sont déjà. C’est pourquoi les réseaux sociaux ont une certaine propension à créer des marchés monopolisés et cela vaut pour tout ce que nous savons jusqu’à présent et également en ce qui concerne les sites de rencontres.

« Nous déléguons beaucoup de domaines de notre vie sur Internet. Pourquoi ne pas faire de même avec notre vie amoureuse ? »

 

Un tiers des couples hétérosexuels se rencontre sur Internet, alors que chez les couples homosexuels, il s’agit de loin du moyen le plus courant pour se rencontrer. Les partisans d’un déclinisme culturel y voient une régression sociale.

Je trouve de telles paroles insensées. Tout ce qui aide les individus à se rencontrer et à s’aimer est bien sûr un progrès. Comme vous l’avez dit, les homosexuels ont plus de chances de trouver un partenaire qui leur convient. Avant les sites de rencontres il était beaucoup plus difficile de le faire, et je pense que cela est déjà très positif. Je ne crois pas qu’une relation soit plus romantique parce que les partenaires se sont rencontrés de manière romantique, mais plutôt parce qu’ils vont bien ensemble. D’autre part, je pense que le nombre de couples qui se rencontrent sur Internet va encore augmenter. Nous déléguons beaucoup de domaines de notre vie sur Internet. Pourquoi ne pas faire de même avec notre vie amoureuse ?

Les applications de rencontres sont donc plus qu’une mode ?

C’est certain ! Bien sûr, les gens se rencontreront toujours dans la vie hors-ligne à l’avenir, mais les sites de rencontres vont bien évidemment gagner du terrain. Tout simplement parce que nous avons tendance depuis des années à passer plus de temps à utiliser nos téléphones et nos ordinateurs portables qu’à sortir de chez nous. Beaucoup de domaines de la vie quotidienne, comme les courses par exemple, sont de plus en plus déplacés sur Internet. Je ne vois pas pourquoi notre vie amoureuse serait une exception.

« Les personnes qui se rencontrent sur Internet ont des relations plus solides »

 

Vos deux thèses selon lesquelles les rencontres en lignes mènent à des relations plus solides et à des couples métissés, ont-elles un dénominateur commun ?

Oui, si l’on veut. Les rencontres sur Internet conduisent, au bout du compte, à une société meilleure et plus libérale.

On en vient donc ici au problème de l’œuf et de la poule ?

En effet, nous n’avons pas pu prouver de manière significative la force libéralisatrice des rencontres en lignes, mais nous avons plutôt remarqué une corrélation entre les deux. Les sociétés libérales tolèrent plus facilement les sites de rencontres.

Peut-on transposer l’idée selon laquelle numérisation et ouverture sont liées, à d’autres domaines de notre vie sociale ?

Oui, mais avec quelques réserves. On ne peut évidemment pas transposer nos connaissances telles quelles à d’autres formes de numérisation. Cependant, on peut dire que d’autres domaines de notre vie en société sont devenus plus efficaces grâce à la numérisation et que certaines relations n’auraient jamais été pensables auparavant. Grâce aux réseaux sociaux, nous pouvons désormais entretenir une relation à distance au-delà des continents et participer à la vie de quelqu’un que nous ne voyons personnellement que rarement. Mais il y a aussi des dynamiques perturbatrices.

Quelles sont-elles ?

Ce sont par exemple les « boîtes de résonnance » ou « bulles », dans lesquels beaucoup d’entre nous semblent vivre. En théorie, Internet a la force de réunir et de faire communiquer des gens d’autres régions du monde, de couches sociales et d’opinions différentes. Mais les algorithmes de beaucoup de réseaux sociaux empêchent cela et entraînent les individus à ne rencontrer que leurs semblables. Il serait intéressant de voir quelle dynamique est la plus forte. Comme je l’ai déjà dit, on peut déjà reconnaître ce phénomène sur quelques plateformes de rencontres.

Elitepartner.de, par exemple.

Exactement. Si de telles plateformes arrivent à s’imposer, alors c’est la force égalitaire des sites de rencontres qui va disparaître. Mais pour le moment, on peut constater que les sites de rencontres semblent faire avancer notre société.

« Le numérique devrait être un moyen et non une fin en soi »

 

Où est la limite ? Quelle part de notre vie sociale ne devrait-on pas déplacer sur Internet ?

Je pense que la limite est dépassée à partir du moment où nous passons la majeure partie de notre temps sur l’ordinateur. Dans le meilleur des cas, les réseaux sociaux ainsi que les sites de rencontres peuvent enrichir notre vie sociale hors écrans – un peu comme une sorte d’aide. Le numérique devrait être un moyen et non une fin en soi.

Interview : Yves Bellinghausen

Traduction : Anne-Lou Lestringant

 

 

Philipp Hergovich est économiste et enseigne à l’université de Vienne. Avec son collègue Josue Ortega (Université d’Essex), il étudie la manière dont les sites de rencontre en ligne influencent nos sociétés.

« Quand je pense aux chevaux de Troie gouvernementaux, je dors pas moins bien la nuit »

Messe © Max Dauven

Le monde se numérise et par la même, l’État et l’administration. Tandis que dans des pays d’Asie du Sud-Est la gouvernance électronique appartient déjà au quotidien, beaucoup d’États, dont, par exemple, l’Allemagne, sont à la traine. Dans cette interview pour 42-magazine, Prof. Dr. Wolfgang Drechsler de l’Université de Technologie de Tallinn explique la réalité de la crainte face à «l’homme de verre », pourquoi la gouvernance électronique est déterminante pour l’Union européenne, et les raisons pour lesquelles il considère l’e-santé comme judicieuse.

 


 

Monsieur le professeur Drechsler : Mettons que l’État s’organise sans support papier, qu’il ne nous reste plus qu’une carte dans le porte-monnaie, avec laquelle on collecte des points de fidélité au supermarché et qui remplace aussi bien la carte d’identité. Pendant les élections, personne n’a plus besoin de sortir de chez soi, il suffit d’ouvrir son ordinateur portable, et la déclaration d’impôts ne se fait plus qu’en ligne. Sommes-nous encore loin d’une telle forme de gouvernance électronique en Europe ?   

Les pays qui considèrent la gouvernance électronique, c’est-à-dire la numérisation de l’État et de l’administration effective, comme une priorité, et qui disposent de l’expertise technique requise, auront probablement besoin d’un à deux ans pour parvenir à une conversion avoisinant les 100 pourcents. Pour l’Allemagne, je prévois cinq à dix ans.

Comment expliquez-vous ce développement à plusieurs vitesses ?

L’Allemagne ne priorise pas particulièrement la numérisation. En Allemagne, nous avons beaucoup de conseils, de comités consultatifs, ou de discours qui se penchent sur ce sujet : il y en a à foison. Mais la conversion se fait au ralenti. Ce retard a aussi un rapport avec l’histoire allemande et l’environnement politique et social actuel qui est très attentif à la sécurité, à la prévisibilité et à la fiabilité, et laisse peu de place à l’expérimentation ou à la souplesse même s’il y a, bien entendu, des contre-exemples.

Diriez-vous qu’en Allemagne, l’échec d’une telle conversion est à imputer davantage à un manque de volonté politique qu’à des prérequis techniques ?  

C’est évident. Et non seulement la volonté politique manque, mais aussi la volonté sociale.

La « protection des données » est un mot clé : la population allemande est-elle plus sceptique face à la gouvernance électronique que d’autres pays européens ?

On peut certainement en juger ainsi ; c’est ce que montrent jusqu’ici presque toutes les études empiriques. Ce scepticisme existe d’ailleurs dans presque tous les camps politiques. Naturellement cela s’explique, comme déjà mentionné, par l’expérience historique en Allemagne, par une grande méfiance vis-à-vis de l’État. La plupart des Allemands considèrent l’État comme compétent, mais à terme aussi comme potentiellement dangereux. À cela s’ajoute une culture juridique et légale très marquée, qu’on ne trouve, dans une forme semblable, plus que très rarement. Pour les juges et les tribunaux, le progrès technique n’est pas particulièrement important. Dans le débat public, des voix s’élèvent, disant : nous aimerions bien avoir tous nos droits, toutes nos garanties, mais aussi le confort du monde numérisé. On peut certes demander les deux en même temps, mais pas les avoir, du moins pas si facilement. La numérisation est comme la sécurité intérieure, elle a un prix.

En Allemagne donc, le côté juridique cause plus de difficultés que le côté technique…  

Sans doute. La compétence purement technique en Allemagne n’est peut-être pas au premier rang mondial, mais elle est tout de même très bonne. Mettre en place une signature numérique, une collaboration numérique, une administration numérisée dans son ensemble et avec cela, in fine, éventuellement aussi une transformation de l’économie, de la société et de la politique en Allemagne (que l’on retrouve à l’échelle mondiale d’ailleurs moins souvent que l’on suppose) : d’un point de vue technique, ça ne poserait aucun problème.

« Il est certainement vrai que la numérisation offre un accès plus large à la réalité sociale et politique aux personnes expérimentées dans le numérique »

 

Tout le monde n’a pas la même facilité d’accès aux technologies d’information et de communication. Comment évaluez-vous le danger que des parties de la population soient exclues, par exemple les personnes âgées ?

L’âge et la pauvreté sont moins problématiques que ce qu’on pourrait penser. D’après la plupart des études, justement à l’échelle mondiale, il n’y a pas de liens entre le revenu ou le statut social et le temps passé en ligne, en tout cas pas de liens directs. Se pose par contre la question de ce qu’on fait en ligne, si on trie des confiseries ou si on s’informe. Cependant le fossé numérique – c’est-à-dire l’accès inégal aux technologies de l’information et de la communication pour des parties de la population – est bien sûr réel ; aujourd’hui, le problème est encore souvent réglé par des alternatives analogiques qui sont envisagées comme une sorte de droit civique, comme par exemple en Estonie où la chancelière est aussi médiatrice. Il est certainement vrai que la numérisation offre un accès plus large à la réalité sociale et politique aux personnes expérimentées dans le numérique.

On retrouve constamment dans le débat une menace latente, celle de « l’homme de verre », de même que celle « des chevaux de Troie gouvernementaux ». À quel point pensez-vous que ces dangers sont réels ?

Quand je pense aux chevaux de Troie gouvernementaux, je n’en dors pas moins bien la nuit par peur. En ce qui concerne l’homme de verre, c’est-à-dire la version complètement transparente de l’être humain moderne, résultant de la perte de la souveraineté sur ses propres données, incluant ses habitudes, ses intérêts et ses penchants, qui d’ordinaire représentent, à raison, le noyau de la sphère privée, la question du danger est moins une question purement étatique, qu’avant tout une question économique – et je pense qu’il aurait fallu s’y prendre plus tôt: on doit partir du principe qu’il n’y a pas d’activités privées en ligne. En fait, on le sait, mais on est encore plus souvent paresseux que responsables en ce qui concerne la sphère privée. Dans cette mesure, la problématique de l’homme de verre est réelle. Ici se pose alors la question de la confiance en l’État, et il y a trop souvent un manque de nuance entre l’absence de peur et la confiance en une administration compétente, et pourrait-on dire, loyale. La première attitude signifie : je fais confiance à l’État et à la bureaucratie. Certes, ils détiennent mes données, mais je sais qu’ils s’en servent de manière responsable et agissent dans mon intérêt. L’autre attitude signifie : je ne suis même pas sûr qu’ils veulent le meilleur pour moi, mais je n’ai pas peur de ces petits bonshommes et l’appareil étatique ne représente pas de menace ou de danger pour moi. On retrouve souvent cette dernière dans les très petits pays, où l’on ressent moins la différence entre « ceux de là-haut » et « nous ».

Les réserves plus ou moins prononcées des différents pays européens semblent être un des points décisifs, qui expliquent en partie que ceux-ci ne soient pas très en avance dans la mise en place de la gouvernance électronique.

Quand vous dites « en avance », vous considérez la technologisation comme un processus naturel. Les États avec la meilleure gouvernance électronique se caractérisent pourtant, à mon avis, par une évaluation du degré de technologisation souhaité : en cela donc qu’ils n’appliquent pas tout ce qui est faisable du point de vue technologique, mais qu’ils évaluent d’abord ce qui est souhaitable. En d’autres termes : La clé du succès ne semble pas être l’adoption de ce qui est communément accepté dans les progrès technologiques, mais de ce qui relève d’un enjeu, en principe positif, et orienté vers le développement et l’avenir. Les interminables considérations en Allemagne pourraient, elles, décrocher un record mondial et ne sont plus adapté à l’urgence de telles réflexions.

Quels pays européens considérez-vous comme des modèles pour la mise en place de la gouvernance électronique ?

Cela dépend de si je juge la mise en œuvre purement technique ou si je donne priorité à une évaluation minutieuse. Dans l’ensemble je dirais que les pays meneurs en Europe, quoique sous différents aspects, sont la Finlande, le Danemark, l’Estonie et d’une certaine manière l’Angleterre aussi, bien que la Finlande ait justement du succès parce qu’elle s’appuie sur la technologie plutôt que de se reposer dessus.

Comment les autres pays européens peuvent-ils s’inspirer de ces quatre-là ?

Si le jugement sur la numérisation du gouvernement et de l’administration est aussi fortement socialement conditionné qu’il parait, il serait judicieux de ne pas adopter directement les modèles ou solutions individuelles d’autres États, mais plutôt d’apprendre d’eux : qu’ont-ils réussi à faire ? Que voulons-nous ? Est-ce qu’on a besoin de ça chez nous et est-ce qu’on peut l’intégrer ? Cette sélection et cette adaptation sont importantes, comme toujours dans les réformes administratives. Ce qui caractérise les pays qui réussissent, c’est qu’ils priorisent particulièrement la numérisation au niveau gouvernemental. Ils ne font pas que parler, ils savent aussi appliquer. Cela parait cliché, mais c’est vraiment le cas. En outre il est important qu’un projet général de réforme administrative centré sur l’utilisateur, c’est-à-dire le citoyen, soit ajouté à ces mesures. Cela apporte relativement peu si l’on se contente de numériser. D’ailleurs la numérisation provoque davantage une amélioration de l’action administrative qu’une réduction du service public, ce qui, quand on pense à la création d’une « Public Value », et qu’on ne s’attache pas trop aux modèles néolibéraux, n’est pas du tout une mauvaise chose.

Regardons au-delà de l’Europe. Quels pays sont mondialement précurseurs dans la mise en place de la gouvernance électronique ?

Quand on me demande quels sont les grands défis de notre époque, j’en cite toujours deux : le premier, c’est la numérisation, l’autre, c’est la montée en puissance de l’Asie.  Notre monde se déplace, dans tous les domaines, de plus en plus vers l’Asie de l’Est et du Sud-Est, ainsi que vers l’Asie du Sud. C’est, déjà rien qu’au niveau de la population, le centre du monde. Le pays leader en gouvernance électronique est, à mon avis — et la plupart des classements me donnent raison— Singapour, le deuxième probablement la Corée du Sud. En Europe, il n’y a aucun pays qui puisse faire le poids face à Singapour, parce que Singapour dispose d’une administration très compétente, particulièrement focalisée sur les citoyens, et en cela également légitimée, qui a le mandat et la capacité d’imposer la numérisation là où elle est jugée judicieuse. L’Asie montre cependant aussi à quoi peut ressembler la gouvernance électronique quand elle sert en premier lieu le gouvernement ; postuler simplement que la gouvernance électronique doit servir les citoyens et citoyennes, c’est passer à côté du phénomène.

« La numérisation est toujours ambivalente, comme d’ailleurs toute mécanisation »

 

La Chine, avec ses possibilités de reconnaissance faciale et son système de crédit social, utilisés dans un but de contrôle de la société, fait-elle office d’exemple dissuasif pour les sociétés occidentales ?

La numérisation est toujours ambivalente, comme d’ailleurs toute mécanisation. Il y a une belle comparaison qui illustre cela : la gouvernance électronique est comme le GMS, c’est-à-dire le glutamate monosodique. C’est une substance qu’ajoutent parfois les restaurants, notamment chinois, à la nourriture, qui ne change pas les saveurs, mais qui intensifie celles déjà présentes. On peut reporter ce phénomène à la gouvernance électronique : Quand on met en place une gouvernance électronique, on observe un renforcement des tendances politiques et sociales préexistantes. La gouvernance électronique ne signifie pas automatiquement que la société est démocratisée ou libéralisée – c’est ce que nous avons cru quand le phénomène a gagné en importance, mais ce n’est pas le cas. Et nous ne savons pas encore si la blockchain pourra changer cela. Un système oppressif devient plus oppressif encore, parce qu’il améliore ses moyens de répression. Et un régime déjà libéral ou plus ouvert, dans lequel la libéralité et l’ouverture d’esprit sont de toute façon des priorités, devient encore plus libéral et ouvert. Si vous avez des élections en ligne et un système réellement démocratique, vous pourrez atteindre plus de gens – même si ce ne sera pas sans un changement de l’électorat, ce qui peut être un problème, si cela fausse les résultats. Mais si vous n’avez que des pseudos-élections, le dirigeant en question peut tout simplement dire « aujourd’hui je voudrais bien 97,5, non, 98,2 pourcents » et effectivement les obtenir. Même pas besoin de contrefaire des petits papiers. Vous n’avez qu’à prévenir deux trois ingénieurs en technologies de l’information, et vous aurez le résultat électoral que vous voulez. Ainsi la gouvernance électronique renforce-t-elle des tendances déjà existantes. Elle améliore ce qui, du point de vue des Allemands, est en principe bon, et aggrave le mauvais.

Vous venez d’aborder la question du vote en ligne et la possibilité de manipulation. Dans quels domaines est-il le plus facile d’instaurer la gouvernance électronique ?

À mon avis, la prestation de services fonctionne beaucoup mieux que la participation ou la démocratie électronique qui, par exemple, ont des problèmes avec la fracture numérique. Mais afficher, sur une application ou à un arrêt de bus, quand le prochain bus arrive plutôt que quand il est censé arriver, c’est faisable et les gens le réclament à juste titre. Le concept de démarches administratives n’est certes pas moyenâgeux, mais il appartient à la fin du 20ème siècle. La mise en avant des services numériques est donc très proche. En outre, la légitimité de l’État, qui est également extrêmement importante pour nous, dépend essentiellement de l’expérience administrative personnelle, surtout dans des temps relativement paisibles. Cela signifie que plus les gens perçoivent positivement l’administration, plus ils plaident en faveur de l’ordre démocratique libéral.

« Quand on me demande quels sont les grands défis de notre époque, j’en cite toujours deux : le premier, c’est la numérisation, l’autre, c’est la montée en puissance de l’Asie »

 

À part les services numériques, ou « Digital Services », quelles applications potentielles jugez-vous pertinentes ?

L’e-santé est controversée, mais très utile : le transfert de la santé publique vers le numérique. Que vous puissiez, lorsque vous attendez votre tour chez le médecin, simplement sortir et recevoir une notification Whatsapp automatique quand il n’y a plus que trois personnes avant vous, cela devrait tout de même être normal en 2018. Techniquement, cela marche déjà depuis de nombreuses années. Plus important encore, par exemple, la sauvegarde numérique de tous les dossiers médicaux est utile. Si le médecin d’urgence peut consulter tout de suite dans l’ambulance votre historique médical, il pourra bien mieux vous aider. Une certaine transparence de la santé est donc dans l’intérêt personnel. La numérisation n’est ici pas seulement efficace, comme pour la salle d’attente, mais médicalement nécessaire.

Néanmoins, il y a aussi des préoccupations au sujet de la mise en place de l’e-santé dans certains pays. Pouvez-vous comprendre cela ?

Il est tout à fait compréhensible qu’il y ait des réticences dans un pays comme l’Allemagne et que les gens sachent que, fut un temps, beaucoup de gens ont été tués à cause de leurs dossiers médicaux, ou bien plus tard et de manière moins dramatique, ont été licenciés ou n’ont même pas été embauchés à cause de cela. En Estonie, à l’inverse, les gens n’y prêtent aucune importance. Que la mise en place de l’e-santé dans des pays comme l’Allemagne soit plus difficile, est une chose à savoir, et si un travail de persuasion ne peut rien y changer, il faudra finir par l’accepter. Mais avec l’e-santé, la santé des gens progresse et s’améliore vraiment grâce aux systèmes de santé électroniques.

Sur les questions de gouvernance électronique, l’Europe apparaît comme une Europe à plusieurs vitesses. En quoi est-ce problématique et quelles en sont les conséquences ?

Cela dépend d’une part de si on veut une Europe vraiment unie et égalitaire, ou si on pense que c’est dans la diversité de notre merveilleux patchwork que réside en fait la force de l’Europe. Les différentes vitesses proviennent de différentes expériences, mais pas seulement. Il est relativement difficile, et pas vraiment légitime, de prescrire une nouvelle attitude à un autre pays, alors que l’ancienne est solidement ancrée et ne change simplement pas. D’un autre côté, il y a aussi des blocages à cause de traditions administratives qui n’ont pas de sens aujourd’hui, à cause d’un manque d’information, et d’une volonté politique trop faible. Cela dépend alors aussi de la compétence et de l’orientation vers l’avenir du dirigeant politique. Et dans ce cas, on peut et on devrait certainement faire quelque chose. C’est aussi une priorité de l’UE et c’est pour cela que nous avons le vice-président Andrus Ansip et deux autres commissaires européens qui ne s’occupent quasiment que de la numérisation dans toute l’Europe.

Pourquoi ce sujet est-il si important pour l’Europe ?

Outre la possibilité de renforcer l’européanisation à travers la numérisation, c’est parce qu’on est arrivés à la conclusion que l’Europe doit faire attention, d’une part, à ne pas dépendre économiquement de l’Amérique et, d’autre part, à ne pas être rattrapée par l’Asie de l’Est. C’est l’objectif de la politique générale européenne depuis 2000, depuis la stratégie de Lisbonne. Et à notre époque, c’est fortement lié à la numérisation. Le modèle social européen repose sur une supériorité économique de l’Europe. Nous devons gagner plus d’argent que ce qui devrait nous revenir au niveau mondial, afin de financer notre modèle social. C’est pourquoi nous devons être au premier rang quand il est question du paradigme techno-économique de notre époque, c’est-à-dire les technologies de l’information et de la communication. Il paraît donc évident que c’est une priorité globale pour l’Europe. Dans ce contexte, un retard extrême d’une partie de l’Europe serait sûrement un réel problème à plusieurs niveaux, notamment en termes de compétitivité économique. Celle-ci est en effet déterminante pour la légitimité de l’UE.

Interview : Vera Szybalski

Traduction : Alwina Najem-Meyer

 

 

Wolfgang Drechsler est professeur en sciences politiques, spécialisé dans l’administration, la philosophie politique et l’innovation, à l’Université de Technologie de Tallinn (TalTech) en Estonie. Il est également associé et membre du conseil du Davis Center de l’Université d’Harvard.

« Les humains sont des animaux qui tirent un sens de leurs expériences »

Module #2 © Max Dauven

Les histoires sont essentielles à chacun pour donner du sens au monde qui nous entoure. Comment évoluent-elles avec l’impact du changement numérique ? Le professeur Henry Jenkins parle de la valeur des transmedia stories et des nouvelles manières de participer et de donner forme à la politique.

 


 

Professeur Jenkins – la révolution numérique a-t-elle modifié notre manière de raconter et d’appréhender les histoires ?

Oui et non. Les histoires sont les histoires, mais ce qui a radicalement changé, ce sont ceux qui les racontent et la manière dont elles circulent. Pendant ces vingt dernières années, notre culture est devenue plus participative, c’est-à-dire que plus de gens produisent et partagent un contenu médiatique avec autrui. Les coûts de production médiatique ont baissé, et cela signifie que les risques financiers sont moins élevés lorsque les gens s’essayent à de nouvelles formes et pratiques médiatiques. Par exemple, ce phénomène est illustré par l’explosion des podcasts qui a marqué ces dernières années, par la production de contenus par des commerciaux, des organisations non lucratives, des institutions éducatives, des groupes religieux ou encore divers amateurs et producteurs semi-professionnels.

On vous attribue l’invention de l’expression « transmedia storytelling ». Sur quoi porte-t-elle ?

Je n’ai ni inventé cette expression ni trouvé ce concept, mais j’ai aidé à le porter à l’attention du public et j’ai été une voix clé dans les discussions qui l’entourent. Une transmedia story est une histoire racontée à travers une multiplicité de plateformes médiatiques, chacune d’entre elles apportant une contribution significative à l’expérience d’ensemble. Pensez à une entreprise de divertissement, comme le Marvel Cinematic Universe ou Star Wars, pour citer deux exemples éloquents. Comment sait-on ce que l’on sait de leurs personnages ? Dans les deux cas, ces longs métrages figurent au centre, mais une grande partie de l’histoire émerge autre part, via des séries télévisées, des comics, des jeux vidéos, des parcs d’attraction, des sites web, etc. Et une partie de ce qui compte vient du public, des pratiques propres aux fans, comme les fanfictions, les fanvids, le cosplay, etc. Ce que l’on nomme « transmedia storytelling », c’est tout cela à la fois.

Tout cela semble suggérer une grande dépendance aux médias numériques. Le transmedia storytelling est-il un phénomène nouveau ?

Pas nécessairement. Les gens ont longtemps utilisé les médias pour raconter des histoires. Allez à la cathédrale Notre-Dame de Paris et vous verrez l’histoire biblique racontée dans différentes formes médiatiques, des peintures murales aux vitraux teintés, en passant par les gargouilles et les chœurs liturgiques… On pourrait interpréter le décor de crèche comme servant en partie les mêmes fonctions que des figurines, nous livrant un monde miniature qui remplace l’histoire que nous connaissons au moyen d’autres sources. Mais l’entreprise moderne implique un degré bien supérieur de planification : une planification consciente de la nature distributive des plateformes numériques, et surtout, consciente de la mise en réseau de la consommation. Les fans rassemblent donc les informations de plusieurs sources pour nourrir leurs débats, lesquels ont lieu sur des forums internet, via des revues de presse, des podcasts, pour donner quelques exemples. Nous exigeons des univers narratifs (ou « storyworlds ») plus élaborés pour pérenniser notre participation collective aux histoires qui ont de l’importance pour nous.

Si on se penche sur des exemples de culture populaire, disons l’univers de Harry Potter, les storyworlds plus complexes se prêtent-t-ils mieux au transmedia storytelling que les autres ? 

HK : Absolument. On peut imaginer une histoire linéaire simple sur Harry Potter et ses amis proches. Mais les livres offrent différentes sources d’identification grâce aux quatre maisons. Mettons que je me sente Serdaigle, je suis alors en attente de plus d’histoires centrées sur des personnages de cette maison, comme Luna Lovegood par exemple. Il y a alors incitation à pousser l’histoire dans cette direction. Considérez ensuite que les expériences vécues par Harry ne représentent qu’un moment dans l’histoire plus large de Poudlard et que les gens veulent en connaître d’autres chapitres. Moi, par exemple, je m’intéresse à la génération des parents de Harry, aux moments parallèles qui concernent les Maraudeurs, alors que d’autres veulent en savoir plus sur les périodes antérieures qui ont donné lieu à la série des Animaux Fantastiques ou sur ce qui est arrivé à Harry pendant sa vie d’adulte, un moment qui a récemment donné la pièce de théâtre Harry Potter et l’Enfant maudit. Donc, oui, plus le monde est riche, plus il y a d’histoires possibles.

« La question centrale doit porter sur ce que nous faisons des médias et non pas sur ce que les médias font de nous »

 

Sur l’expression clé “culture participative” : notre manière de nous intéresser et de participer aux histoires a-t-elle changé ?

A l’ère des médias de masse, quelques heureux élus ont pu construire les histoires que nous, le commun des mortels, consommons. En contexte de culture participative, le public formule sa propre réponse à ces histoires – souvent en temps réel – faisant pression en faveur des développements qu’il désire voir émerger, créant et partageant sa propre version de l’histoire. Ce peut être aussi basique que le shipping, le fait de soutenir un type particulier de relation entre les personnages pour satisfaire ses fantasmes. Mais cela peut aussi prendre la forme d’une exigence de représentation moins discriminatoire à l’égard des femmes et des personnages de couleur. Il peut s’agir de soutenir un film comme Black Panther, qui aborde ce désir depuis longtemps réprimé de représenter un héros noir au grand écran, ou cette vision de l’Afrique à la pointe de la technologie. Cela peut aussi prendre la forme de réponses réactionnaires aux films Star Wars et de guerres du web avec d’autres fans, des pratiques que certains qualifient de « toxic fandom ». Le périmètre social d’expression d’opinion culturelle personnelle ne cesse de s’élargir, donc forcément, cela engendre des conflits idéologiques en matière de bonnes pratiques de communication, et des expériences d’interaction parfois désagréables. En matière de culture participative, nous avons encore beaucoup de travail devant nous.

On a l’air de croire que le storytelling se limite à la production ou à la consommation de fiction. Cependant, vous avez élargi vos recherches aux exemples de transmedia storytelling non fictif.  

Oui, et il y a beaucoup d’exemples actuels. Regardez par exemple les enfants de Parkland et March for Our Lives. J’ai beaucoup écrit sur les activistes contemporains qui luttent par tous les moyens nécessaires pour un changement social. Ces jeunes activistes utilisent tous les outils dont ils disposent pour faire passer leur message. Ils montrent une grande sophistication dans leur compréhension du fonctionnement des médias contemporains. Bien sûr, ils utilisent YouTube, Twitter et d’autres réseaux sociaux pour mettre en relation les victimes des fusillades dans des lycées et pour mobiliser des cortèges et des marches de part et d’autre du pays. Ces jeunes se déploient pour raconter leur histoire à travers les médias de masse. Ils réécrivent souvent les règles qui dictent le comportement des invités de ces émissions pour briser la torpeur des mentalités quant au contrôle des armes à feu. Ils ont chanté une chanson de Rent lors des Tony Awards. Ils défient les nouveaux dénicheurs de talent de la Fox en faisant pression sur leurs annonceurs. Et ils écrivent des biographies pour partager leur expérience. Ça aussi, c’est du transmedia storytelling. Ainsi faisant, un petit nombre de lycéens a radicalement influencé le débat sur la violence des armes à feu en Amérique. C’est de l’activisme transmédiatique.

La culture participative inspire-t-elle l’activisme transmédiatique ?

Actuellement, de plus en plus de gens se rendent compte en développant des compétences par des formes ludiques qu’ils pourront rapidement se destiner à des travaux de plus grande envergure, de l’ordre de la résistance et du changement social. La recherche que nous avons menée a pour conclusion que les jeunes qui appartiennent à des fandoms en ligne ou à des communautés de gaming seront plus enclins à avoir une participation politique élevée aussi bien en ligne que hors ligne. Ils auront trouvé leur propre voix, appris à travailler ensemble via des communautés de réseaux, développé une idée de ce à quoi pourrait ressembler un monde meilleur, ce que nous appelons l’imaginaire civique ; et, dans certains cas, ils auront puisé un vocabulaire commun dans des références à la pop culture pour construire l’opinion publique. C’est ainsi que fonctionne la politique participative.

Une autre expression récurrente dans vos recherches est celle de spreadable media (« média extensible »), un contenu média construit par des circulations issues du peuple et étendu par les réseaux sociaux. On pourrait arguer que la culture participative encourage également les fake news. Quelle est votre opinion sur le sujet ?

Les contenus que les gens décident de diffuser ont souvent du sens en cela qu’ils y expriment leur ressenti, leur vision du monde, bien qu’elle ne soit pas nécessairement exacte. Les fake news sont construites consciemment comme des informations, et les gens veulent les diffuser car elles touchent un point sensible particulier, elles parlent à leurs peurs ou à leurs désirs les plus profonds. Pour comprendre pourquoi les fake news circulent, il faut essayer de comprendre pourquoi elles entrent en résonance avec la manière dont les gens du commun pensent le champ politique. Mais, dernièrement, dans un monde où, collectivement, nous exerçons plus de contrôle sur la manière dont l’information circule à travers la culture, chacun de nous doit apprendre à endosser une plus grande responsabilité dans la qualité de l’information qu’il transmet à autrui. Un tel contexte remet l’emphase sur l’importance de l’éducation à la lecture médiatique. La tâche est rendue plus difficile aux États-Unis par un président qui sert de modèle à toutes les pires formes de comportement sur les réseaux sociaux : insultes et intimidations en tout genre, manque d’égard délibéré quant à la justesse des informations qu’il diffuse sur son compte public.

Les actions d’intelligence collective peuvent-elles contrer ce développement ?

L’intelligence collective renvoie à la capacité des réseaux humains à mettre en commun leur savoir, à s’appuyer sur l’expertise des uns et des autres et à résoudre des problèmes plus complexes que ceux auxquels nous pourrions faire face seuls. On voit se manifester l’intelligence collective lorsque, par exemple, la Marche des femmes de Washington rassemble des foules par milliers en un temps record, et que des groupes s’organisent spontanément pour se rassembler dans tout le pays et occuper simultanément les rues et les places publiques. L’intelligence collective est également à l’œuvre lorsque les gens déconstruisent les fake new ou les affirmations mensongères de dirigeants politiques, les confrontant à des informations rassemblées aux quatre coins du pays. Ce pourrait bien être notre meilleure arme pour combattre les campagnes de désinformation dont nous avons été témoins ces dernières années.

« Quelle que soit l’histoire que nous racontons, nous devons reconnaître notre propre potentiel d’action »

 

La participation collective à la construction des histoires semble être un moyen puissant d’atteindre un but. Les histoires peuvent-elles changer notre manière d’appréhender la transformation numérique ?

C’est important, les histoires que l’on se raconte à soi-même sur la révolution numérique. Au cours des dernières décennies, on est passés des récits utopiques sur une révolution numérique censée perturber les représentants traditionnels de l’autorité à des histoires dystopiques sur la concentration du pouvoir aux mains des Géants comme Google ou Facebook. Ces deux scénarios sont convaincants, ils détiennent tous deux une part de vérité, mais adhérer complètement à l’un ou à l’autre pourrait aliéner notre compréhension de ce qui est en fin de compte une situation complexe et instable. Quelle que soit l’histoire que nous racontons, nous devons reconnaître notre propre potentiel d’action. La question centrale doit porter sur ce que nous faisons des médias et non pas sur ce que les médias font de nous.

« Nous devons apprendre à nous écouter et à nous comprendre mutuellement, puisque nous devons nous partager le monde »

 

Dans son livre The Storytelling Animal, Jonathan Gottschall affirme que raconter des histoires est essentiellement ce qui nous rend humains. Comment définiriez-vous l’importance des histoires ?

Je dirais que les humains sont des animaux qui tirent un sens de leurs expériences. Les histoires sont parmi les plus puissants relais de communication d’expériences signifiantes à autrui : elles façonnent notre ressenti et donnent du sens au monde qui nous entoure. Mais l’idée clé que je voudrais proposer est que les humains ne s’adonnent pas à des activités dénuées de sens. Il se peut que je ne comprenne pas pourquoi, toi, tu trouves un sens à une histoire particulière : nous allons alors en discuter pour en tirer une compréhension plus approfondie, sans jugement ni apriori. Nous devons apprendre à nous écouter et à nous comprendre mutuellement, puisque nous devons nous partager le monde. Les médias de masse nous ont limités à un cadre de récit ; mais aujourd’hui, les médias numériques l’élargissent et donnent la parole à plus de personnes qui vont partager leurs histoires, et nous devons apprendre à écouter les récits des uns et des autres.

Interview : Lara von Richthofen

Traduction : Laura Dutech-Perez

 

 

Henry Jenkins est doyen et professeur en communication, journalisme, arts cinématographiques et éducation à l’Université de Californie du Sud. Ses recherches portent sur les phénomènes et les processus de cultures médiatiques et populaires, et notamment sur l’interaction entre histoire, médias et politique. Son dernier ouvrage, By Any Media Necessary : The New Youth Activism, publié en 2016, étudie l’activisme de la jeunesse à l’ère du numérique.